Pages choisies de Jeanne d'Arc

Jeanne d'Arc par Thomas de Quincey


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« Le Dimanche de Pâques, longtemps après le commencement des procédures, la pauvre fille fut malade au point de faire croire qu’elle avait été empoisonnée. Ce n’était pas le poison ; nul n’avait intérêt à avancer une mort aussi certaine. M. Michelet qui sympathise avec tous les sentiments, si aisément que l’on serait heureux de voir sa sympathie toujours bien dirigée, explique, cette fois, le cas à merveille. Jeanne souffrait alors d’une double maladie. Elle subissait une crise aiguë de cette souffrance appelée mal du pays. La nature cruelle et la durée de son emprisonnement ne pouvaient, dans les ténèbres et dans les chaînes (car, en vérité, elle était enchaînée !) que reporter vers Domrémy ses rêves de solitude. Et la saison, le moment le plus divin du printemps, rendait encore ses regrets plus cuisants. La nostalgia, comme disent les médecins, était donc la première de ses maladies ; l’autre était la fatigue, l’épuisement causé par une lutte quotidienne contre la méchanceté. Elle ne voyait autour d’elle que haine, que soif de son sang. Même les êtres charitables qui n’auraient eu pour elle qu’une profonde pitié, si elle n’avait été qu’une accusée politique, voyaient leurs sentiments naturels combattus par la croyance qu’elle avait des relations avec les esprits infernaux. Elle savait bien qu’elle allait à la mort, mais ce n’était pas cela qui la rendait misérable. Sa misère venait de ce qu’un pareil sacrifice ne pouvait être accompli qu’après de semblables luttes, sans qu’en luttant, il lui fût permis de sauver quelque chance de bonheur (il n’y en avait hélas ! plus pour elle), ou de songer, un instant, à fuir un inévitable destin. Pourquoi donc, alors, a-t-elle lutté ? Sachant qu’elle n’avait rien de bon à attendre de ses réponses à ses persécuteurs, pourquoi, fatiguée d’une discussion stérile, ne s’est-elle pas réfugiée dans le silence ? Parce que, dans son attachement ardent et vif pour la vérité, elle ne pouvait supporter de la voir obscurcir par le mensonge. Mensonge qu’elle pouvait bien, elle-même, démontrer, mais que certains auditeurs, dans la simplicité de leur esprit, n’eussent peut-être pas, sans cela, pu reconnaître. Parce que, si son impérissable grandeur d’âme lui enseignait à accepter le supplice doucement et sans résistance, elle ne lui faisait pas accepter, un seul instant, les calomnies pour des faits véritables, les sophismes pour des raisons. D’ailleurs, il y avait, de chaque côté du tribunal, des secrétaires, qui enregistraient ses paroles. Cela n’annonçait rien de favorable pour elle. Mais, l’effet ne correspond pas toujours à l’intention. Et Jeanne pouvait bien se dire à elle-même : « Ces paroles dont on va user contre moi demain et le jour d’après, peut-être, devant quelque génération plus noble, se lèveront-elles pour me justifier!» Oui, Jeanne, elles se lèvent aujourd’hui à Paris et pour bien plus qu’une justification !

Femme ma sœur, il y a des choses que vous ne faites pas et que vous ne ferez jamais aussi bien que l’homme votre frère. Excusez-moi si je doute que vous puissiez jamais présenter, parmi les êtres gracieux de votre sexe, ou un Phidias ou un Michel-Ange, ou un grand poète, ou un grand érudit. Et j’entends ici par un grand érudit, non point celui qui base seulement sa science sur une mémoire infinie, mais encore sur un pouvoir de combinaison illimité et, pour ainsi dire, électrique ; rapprochant les quatre points cardinaux, comme l’ange de la résurrection, ce qui n’était plus que poussière de squelettes pour le réunir et le rendre à la vie. Si vous êtes capable de faire de l’une de vous un de ces puissants créateurs, pourquoi donc ne pas l’avoir fait ?

Et pourtant, femme ma sœur, quoique je ne consente à reconnaître dans votre sexe ni un Mozart, ni un Michel-Ange, je confesse joyeusement, avec un amour alimenté par une admiration profonde, qu’il est une chose que vous faites tout aussi bien que les meilleurs des hommes, chose plus difficile que ce que Milton ou Michel-Ange ont jamais pu faire : vous savez mourir grandement et comme mourraient les déesses, si les déesses étaient susceptibles de trépas. Si quelques mondes éloignés — ce qui peut, ma foi, bien être — sont en avance sur nous autres, habitants de la terre, relativement aux instruments d’optique, au point de pouvoir distinguer très nettement, à travers leurs télescopes, ce que nous faisons chez nous, quel est le plus grand spectacle qu’ils aient à contempler ? Saint-Pierre de Rome, le jour de Pâques, allez-vous dire, ou Luxor, ou peut-être, les monts Himalayas ? Non, ma chère, trouvez quelque chose de mieux. Ce ne sont là, pour eux, que des vétilles. L’on voit chez eux, dans les autres mondes, des bagatelles du même genre, bien supérieures. Tout cela, croyez-moi, n’est rien du tout pour eux. Y renoncez-vous ? Eh bien, ma chère amie, la plus belle chose que nous ayons à leur présenter, c’est l’échafaud, le matin d’un jour de supplice. Je vous affirme que, ces matins-là, il y a foule autour des télescopes dans ceux de ces mondes éloignés, placés dans un hémisphère leur permettant de nous lancer un regard. Qu’est-ce donc, quand il est annoncé dans ce monde des télescopes, par ceux qui gagnent leur vie à jeter un coup d’œil sur nos gazettes (dont ils ont, depuis longtemps, déchiffré le langage) que la victime du sacrifice est une pauvre femme ? Qu’est-ce donc, quand il est publié, dans ce monde lointain, que la condamnée porte sur la tête, aux yeux de beaucoup, le diadème du martyre ? Quand une Marie-Antoinette, reine et veuve, s’avance superbement vers l’échafaud, et présente à l’air du matin des cheveux blanchis par la douleur, fille des Césars, humblement agenouillée pour baiser la guillotine, comme quelqu’un qui vénérerait la mort ? Quand une noble Charlotte Corday, dans la fleur de sa jeunesse et dans l’épanouissement de sa personne, recueillant des hommages partout où elle sème des sourires — les uns suivant aussi sûrement les autres que le chant des oiseaux, après une pluie de printemps, suit la réapparition du soleil et le jeu de ses rayons au sommet des collines — estime moins tout cela que la poussière de ses souliers, en regard du salut de la France qu’elle adore, qui souffre et qu’elle veut arracher à l’enfer ? Ah ! voilà, assurément, les spectacles qu’il faut à la sympathie de ceux qui habitent ces mondes éloignés. Et quelques-uns y souffriront peut-être une sorte de martyre à ne pouvoir manifester leur courroux, à ne pouvoir exprimer l’amour ou la fureur, éveillés en eux par de semblables scènes, à ne pouvoir recueillir dans des urnes d’or, un peu de cette poussière glorieuse que contiennent les catacombes de la terre !

Ce fut le vendredi après le dimanche de la Trinité de l’an 1431, que la vierge d’Arc, alors âgée de dix-neuf ans, eut à subir son martyre. Elle fut conduite, avant midi, escortée de huit cents hommes d’armes, à un échafaud d’une prodigieuse hauteur, fait de bûches, soutenues çà et là par des piliers de lattes et de plâtre, et traversé, dans tous les sens, par des espaces vides, afin de produire des courants d’air. « Le bûcher, dit M. Michelet, effrayait par sa hauteur. »
Et, bien entendu, il présente comme de la cruauté pure, le but des Anglais en le construisant ainsi. Mais il y a deux façons d’expliquer la chose, et il est probable que ce mode de construction fut adopté dans un but de pitié.

Je ne vais pas m’étendre ici sur les détails du supplice. Et cependant, pour marquer l’inévitable joie de M. Michelet quand il rencontre quelque chose de capable de souiller le nom anglais, il est utile d’indiquer l’ingéniosité avec laquelle, au moment où tout lecteur prend de l’intérêt à connaître ce qu’était la figure de Jeanne, il tire de je ne sais quel coin, pour le mettre en lumière, un injuste rapport, qui en fut donné, en négligeant de parti pris un favorable, quoique placé sur le grand chemin. Les deux sont dus à des plumes anglaises. Grafton, un chroniqueur fort peu lu, n’étant qu’un John Bull empesé, jugea à propos de dire qu’il n’était pas étonnant que Jeanne fût une pucelle, sa vilaine figure expliquant surabondamment ce particulier mérite. Holinshead, d’un autre côté, auteur d’une chronique postérieure, mais à tous les points de vue, plus importante et universellement lue, a très heureusement attesté que la figure de Jeanne était intéressante et ses façons agréables. Ces deux hommes n’ont vécu que dans le siècle suivant, de sorte que leur témoignage personnel est sans valeur. Grafton, un maussade, crut négligemment ce qu’il lui plut de croire. Holinshead prit la peine de s’informer, et rapporte, sans aucun doute, l’impression qui, de son temps, prévalait partout en France (...) »






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