L'ouvrage (1819)
L’instinct sexuel en général, tel qu’il se présente dans la conscience de chacun, n’est, en soi et en dehors de toute manifestation extérieure, que la volonté de vivre (c’est-à-dire ce que la nature veut : la perpétuation de l’espèce et donc la simple reproduction de l’espèce). En ce cas l’instinct sexuel, bien qu’au fond pur besoin subjectif, sait très habilement prendre le masque d’une admiration objective (l’amour, la passion) et donner ainsi le change à la conscience ; car la nature a besoin de ce stratagème pour, arriver à ses fins. Mais si objective et si bien revêtue de sublimes couleurs que cette admiration puisse nous paraître, cependant cette passion amoureuse n’a en vue que la procréation d’un individu de nature déterminée ; et ce qui le prouve avant tout, c’est que l’essentiel n’est pas la réciprocité de l’amour mais bien la possession, c’est-à-dire la jouissance physique. La certitude d’être payé de retour ne peut nullement consoler de la privation de cette jouissance : bien des hommes, en pareille circonstance, se sont brûlé la cervelle. Et en revanche, des hommes passionnément amoureux, faute de pouvoir se faire aimer eux-mêmes, se contentent de la possession, de la jouissance physique.
La procréation d’un enfant : voilà le but véritable, quoiqu’ignoré des acteurs, de tout roman d’amour : les moyens et la façon d’y atteindre sont chose accessoire.
Regardez le soin que l’homme apporte à choisir, pour la simple satisfaction du besoin sexuel, une femme déterminée, et vers laquelle il se porte avec tant d’ardeur que souvent, pour arriver à ses fins, oublieux de toute prudence, il sacrifie le bonheur de toute sa vie par une intrigue qui lui coûte sa famille (Divorce), ses enfants, sa fortune, son honneur, sa vie (SIDA par exemple), et plus d’une fois un crime ; et tout cela pour servir au mieux les intérêts de l’espèce, pour se conformer à la volonté partout souveraine de la nature. Partout, en effet, l’instinct agit comme en vue d’une certaine fin (la reproduction), et cependant sans se la proposer. La nature le fait naître là où l’individu qui doit agir serait incapable de comprendre le but, ou refuserait de chercher à l’atteindre. Aussi l’instinct, en règle générale, n’est-il guère donné qu’aux animaux, et surtout aux animaux inférieurs, aux plus dépourvus d’intelligence. Mais il a été aussi donné à l’homme, à peu près pour le seul cas en question, car l’homme, bien que très capable de concevoir la fin, n’y travaillerait pas avec le zèle nécessaire, surtout aux dépens de son bonheur personnel. Ici donc, comme dans tout instinct, la vérité a pris la forme d’une illusion (l’amour passion) pour agir sur la volonté. C’est en effet une illusion voluptueuse qui abuse l’homme en lui faisant croire qu’il trouvera dans les bras d’une femme dont la beauté le séduit une plus grande jouissance que dans ceux d’une autre, ou en lui inspirant la ferme conviction que tel individu déterminé est le seul dont la possession puisse lui procurer la suprême félicité. Aussi il s’imagine qu’il accomplit tous ces efforts et tous ces sacrifices pour sa jouissance personnelle, et c’est seulement pour la conservation du type de l’espèce dans toute sa pureté ou pour la procréation d’une individualité bien déterminée qui ne peut naître que de ces parents-là.
“J’entends d’ici les cris qu’arrache aux âmes élevées et sensibles, et surtout aux âmes amoureuses, le brutal réalisme de mes vues, et cependant l’erreur n’est pas de mon côté.”
Arthur Schopenhauer





