Pages choisies de Friedrich Nietzsche
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« … En abordant dans le détail la personnalité de Nietzsche à travers ses œuvres, je passe sous silence les œuvres elles-mêmes ; voici un reproche légitime qui m’est adressé. Il faudrait, en effet, montrer la structure de ses idées, analyser son idéologie.
Et je le refuse.
La répétition des lieux communs sur l’individualisme, l’immoralisme, l’amoralisme, de même que l’évocation des autres « ismes », le fait d’attirer l’attention sur l’influence de Wagner et de Schopenhauer, de secouer la tête à la mention du nom de Kant, et enfin de sortir les archives au sujet de la querelle de Nietzsche avec Wagner, un homme un tant soit peu cultivé connaît tout cela par les compilations bon marché, les articles de journaux et les autres « découvertes par la grâce de Dieu ».
La formule banale de la philosophie de Nietzsche est bien connue, ou plus exactement : bien méconnue.
Pour avoir une idée exhaustive ne serait-ce que des thèses principales de sa plate-forme, il faudrait étudier pendant de nombreuses années le professeur de Bâle et extérieurement, et intérieurement. L’étudier extérieu-rement : être un humaniste instruit, connaître solidement l’histoire des philosophies antique et contemporaine et avoir une connaissance sérieuse des Littératures grecque et allemande. L’étudier intérieurement : mais c’est bien pour cela qu’il faudrait connaître la personnalité de Nietzsche ; ou alors savoir la reconstituer clairement au fond de soi (ce qui n’est pas aussi simple que le pensent les nietzschéens) ; ou encore visiter les personnes qui étaient liées d’amitié avec Nietzsche. Il conviendrait également d’étudier avec attention les écrits de Jakob Burckhardt qui ont, à de nombreux égards, ranimé la pensée de cet homme de génie.
Quant à trouver dans l’idéologie nietzschéenne toujours plus de côtés nouveaux, je n’en ai pas la malhonnêteté ; cela signifierait rapporter l’édifice colossal qu’il a érigé à telle ou telle question d’actualité. Mais le rapporter à ce qui est plein d’effervescence et seulement d’effervescence – et non d’essor – le rapporter à l’actualité où toutes les questions se résolvent par l’effervescence, cela signifierait se parer des plumes de l’aigle.
Découvrir quelque chose de nouveau chez Nietzsche lui-même ne présenterait guère de difficultés : aujourd’hui encore Nietzsche est une source intarissable. Bien que toute notre époque fût puisée en lui, elle continue à puiser son eau vive… avec tant d’abondance et de facilité qu’un doute s’empare de nous : en puisant chez Nietzsche, ne puisons-nous pas… à côté de Nietzsche ?
Dans chacun de ses aphorismes se concentre une série de réflexions, une série d’émotions exprimées sous une forme négligée : tel un sage voyageant incognito, qui rendrait perplexe son compagnon de route naïf, et celui-ci ne saurait pas s’il a affaire à un fou, à un bouffon ou à un prophète.
En vous plongeant dans les aphorismes, vous découvrez dans presque chacun d’entre eux un chemin idéologique épineux. On peut soumettre au lecteur des problèmes de construction idéologique en lui proposant de résoudre un aphorisme de Nietzsche. En déployant le sens de l’aphorisme, on remarque qu’il a deux directions: dans la première se développe son sens logique ; d’abord, se dévoilent des allusions à peine perceptibles à telles ou telles constructions esthétiques scientifiques, se dévoilent la défense et la critique de ces constructions ; se manifeste l’érudition de Nietzsche ainsi que sa capacité, lorsqu’il le faut, à la ranger dans sa poche ; la dialectique resplendit, la dialectique est l’ennemie de la dialectique. Dans l’autre direction se déploie le pathos, introduit dans chaque aphorisme ; il nous indique parfois les émotions les plus secrètes de Nietzsche, dissimulées sous un léger sarcasme ou un paradoxe impétueux. Le tout est enchaîné dans une forme imagée et nous est offert avec le sourire enchanteur d’un subtil esthète : l’aphorisme devient l’emblème de l’émotion, l’émotion l’emblème de l’idée : et ni par l’une, ni par l’autre, mais par l’une et l’autre, ensemble, l’aphorisme devient chez Nietzsche un symbole.
Efforcez-vous maintenant de vous faire une idée juste de cette idéologie ; la tâche est plus rude que le pensent les idéologues du nietzschéisme qui nous ont habitués avec une naïveté touchante à croire que le credo inconsistant qu’ils imputent à Nietzsche est son credo réel. C’est du moins ce que j’ai ressenti en relisant pour la énième fois « Zarathustra ».
La doctrine de Nietzsche correctement comprise est égale à la formule banale qui détermine cette doctrine, plus cette même formule interprétée à travers la somme de ses aphorismes. Telles sont les difficultés purement formelles pour une analyse honnête de Nietzsche ; si, en plus de cela, on prend en considération le fait que chaque aphorisme nécessite des commentaires, que ces commentaires pourraient constituer des dizaines de tomes et que ces tomes ne sont nullement écrits, alors… il vaut mieux ou bien exposer de manière formelle les indices qui caractérisent les écrits de Nietzsche, ou bien ne rien en dire du tout. En se heurtant à Nietzsche, on prend d’habitude un chemin complètement différent : on ne l’étudie pas comme il convient ; on ne l’écoute pas « au fond de soi » ; en le lisant, on ne le lit pas : on réfléchit à l’endroit où le fourrer au plus vite, à la rubrique à laquelle rapporter sa parole extraordinaire ; et la rubrique est prête : seulement, Nietzsche n’y entre pas. Alors, on agit de manière fort simple et résolue. En contournant et en excluant les contradictions (tout Nietzsche est, en apparence, une contradiction), en ne s’efforçant pas de découvrir le fondement de ces contradictions, ou bien en le découvrant au mauvais endroit, on rabote purement et simplement Nietzsche : et l’arbre branchu de son système nous regarde comme une planche plane ; ensuite, on fait tout et n’importe quoi de cette planche : ou bien on la jette, ou bien on la brûle, ou bien on l’adapte à ses besoins domestiques, ou bien on impose l’adoration de l’idole de bois ; le nietzschéisme de bois, la lutte de bois contre Nietzsche, voilà ce qui nous attend sur le chemin auquel nous conviait Nietzsche. Ainsi agissent tous les idéologues, tous les vulgarisateurs : une planche plane faite d’opinions communes sur la liberté de la personnalité, sur les préjugés de la morale, voilà ce qui nous y attend ; et c’est ce même bois mort qu’on a imposé au grand public en tant que vrai nietzschéisme !
Le traitement méthodologique de tels ou tels « traits de la philosophie » de Nietzsche est tout à fait admissible, qui plus est : souhaitable. Seulement, il ne faut pas oublier que là, nous n’analysons nullement Nietzsche pour satisfaire des besoins réels de l’âme, mais pour résoudre des questions tout à fait sérieuses, honorables, bien qu’académiques ; c’est-à-dire que l’on peut éclairer le problème des valeurs chez Nietzsche à la lumière de ce problème chez Marx*, Avenarius*, Rickert* ; mais il ne faut pas, avec les résultats d’une telle comparaison, représenter Nietzsche « l’inexprimable », qui rit de nous en silence.
Un tel traitement est tout de même plus fécond et modeste que la déclaration tapageuse sur l’essence de l’idéologie du nietzschéisme, car cette idéologie n’en est nullement une. Dans le premier cas, nous étudions les cellules mêmes du bois qui constitue l’arbre du nietzschéisme, et nous ne tuons point cet arbre ; mais si on le rabote, on peut dire adieu à la couronne bruissante de ses feuilles-aphorismes. Mais on l’a raboté et on continuera à l’avenir de le faire…





