Pages choisies de L’Idéalisme
Télécharger l'extrait au format PDF.
Un individu est un monde ; cent individus font cent mondes, et les uns aussi légitimes que les autres : l’idéaliste ne saurait donc admettre qu’un seul type de gouvernement, l’anarchie ; mais s’il pousse un peu plus avant l’analyse de sa théorie il admettra encore, avec la même logique (et avec plus de complaisance) la domination de tous par quelques-uns, ce qui, d’après l’identité des contraires, est spéculativement homologue et pratiquement équivalent.
L’idéalisme pessimiste de Schopenhauer aboutissait au despotisme ; l’idéalisme optimiste de Hegel se résout dans l’anarchie : il suffit d’évoquer la méthode des différenciations pour donner raison à Schopenhauer.
Tous les hommes, par cela seul que leur cerveau fonctionne, se représentent un monde ; mais peu d’hommes se représentent un monde original. Considéré comme une entité, l’ensemble des cerveaux humains est pareil à un four à porcelaine d’où sortent successivement des millions de pièces identiques et banales ; une sur un million apparaît bizarrement craquelée, roussie, fumée, rayée d’étranges dessins imprévus et fous, gondolée, creusée, soufflée, déformée, ratée (Villiers de l’Isle Adam, le lendemain de sa mort, fut qualifié de raté par M. Fouquier et quelques autres reporters) : cette pièce de porcelaine, c’est la représentation du monde conçue par les esprits supérieurs, par les génies. C’est, en somme, pour cette pièce unique que le four chauffe et il importe peu que toutes les autres soient anéanties, si celle-là demeure.
Mêlé à la vie active (qu’il dédaigne, peut-être par inaptitude) l’idéaliste jugerait des hommes comme de ces pièces de porcelaine ; il les mettrait à leurs vraies places : les supérieurs en haut, les inférieurs en bas. — « le peuple étant fait pour obéir aux lois et non pour dicter des lois » (Schopenhauer)
(La théorie anarchiste emporte à peu près les mêmes conséquences : en l’absence de toutes lois, l’ascendant des hommes supérieurs serait la seule loi et leur juste despotisme incontesté).
En conclusion, ou bien l’idéalisme engage au désintéressement absolu de la vie sociale ; ou bien, s’il condescend à la pratique, il conclut à des formes de gouvernement que tous les esprits sains et nourris de doctrines prudentes n’hésiteront pas à qualifier d’immorales, de subversives, d’incompatibles avec nos mœurs démocratiques, — et ces formes sont : l’anarchie, pour que l’influence intellectuelle soit exercée par ceux qui sont nés pour cette fonction ; le despotisme, pour qu’il pourvoit les imbéciles de bonnes muselières, car, sans intelligence, l’homme mord.
La vie sociale étant écartée, il reste un domaine où il semble que l’idéalisme pourrait régner sans nuire au développement de la muflerie démagogique, l’art. Mais, parler de l’art, à cette heure, serait une ironie par trop cruelle : jadis, il fut libre ; ensuite, il fut protégé ; aujourd’hui, il est toléré ; demain, il sera interdit. Pratiquons-le encore, mais en secret ; en des catacombes, comme les premiers chrétiens, comme les derniers païens…





