Pages choisies de Friedrich Nietzsche
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« Il n’est rien que l’œuvre de Nietzsche rappelle tant que la mer, la vaste mer.
La mer, cette perspective illimitée, symbole de l’infini, ce qui pour l’œil et la pensée n’a pas de frontière. La mer, c’est le changement perpétuel, l’immortel Protée qui à chaque instant change d’apparence et qui ne s’est encore jamais livré sans contrainte. La mer, c’est l’impénétrable, l’attirance mystique, Daphné, que l’homme depuis l’éternité a poursuivie, et qui à plusieurs reprises s’est laissée piéger pour duper l’amant qui se croyait heureux, et pour utiliser son pouvoir magique sur d’autres. La mer, c’est la majesté dans sa beauté grandiose les soirs de clair de lune, les jours de tempête et les matins rougeoyants, le plus grand de tous les prédateurs de la terre, un prédateur digne d’un conte fantastique, qui rugit de sa gueule écumante avec un écho qui roule autour du monde, un serpent énorme qui se faufile entre les continents, scintillant au soleil de sa peau humide et luisante. La mer, la grande solitaire, l’ermite dans le silence du désert, aux monologues longs comme des siècles. La mer, c’est ce qu’il y a depuis la nuit des temps, l’embryon originel de tout être, l’utérus fécond de la mère Nature. La mer, cet animal sauvage et vorace qui dévore la vie autant qu’il lui donne naissance, distraitement, indifféremment, insouciamment ; le long de ses flots ondoyants s’enchevêtrent la vie et la mort, la beauté et les sécrétions. La mer, le plus orgueilleux de tous les seigneurs, pour qui tout n’est qu’insignifiance, et qui joue avec les hommes comme avec l’enfant géant des contes fantastiques. La mer, finalement, c’est la santé éternelle, le meilleur sel et le meilleur levain de toutes les générations, le bain de jouvence de l’humanité.
La mer est tout cela. C’est pourquoi il n’est rien que l’œuvre de Nietzsche rappelle tant que la mer, la vaste mer.
I
Parmi l’élite de l’humanité, qui se compose des esprits pionniers, des héros culturels, il existe deux groupes principaux et deux genres fondamentaux. D’un côté, ceux qui dynamisent un courant et permettent la percée d’une époque en lui dessinant des contours plus francs, ceux qui parachèvent la poursuite de l’idéal auquel les générations précédentes aspiraient, ceux qui, certes, avancent en tête du cortège, mais dans la direction qu’ont choisie les masses. De l’autre côté, il y a ceux qui nagent contre le courant face auquel ils résistent, à l’aveuglette, et qui hante la foulée de l’humanité déferlante, dans le but de la sortir du somnambulisme hypnotique dans lequel elle avance, les yeux et la pensée tournés vers quelque point brillant qu’elle a fixé si longtemps déjà, jusqu’à ce que son esprit s’embrume et que le monde disparaisse dans toute son ampleur, excepté ce seul petit point ; ils sont les re-créateurs des valeurs fondamentales, les pionniers de la culture, les explorateurs spirituels qui présentent au développement de nouvelles voies et offrent à l’espèce humaine de nouvelles suggestions.
Les premiers forment les derniers maillons d’une chaîne qui s’étend à travers le passé et se déroule ; les seconds forment le petit écheveau qui, dans un premier temps va se développer pour montrer aux hommes la voie dans le labyrinthe des temps futurs.
Le sort des grands guides vers l’achèvement pèse peut-être lourd aujourd’hui, mais il est certain que demain, ils seront canonisés par la grande foule des adeptes qui auront suivi leurs pas et qui, en peu de temps, sont passés de la minorité à la majorité. Les autres, les découvreurs, les prophètes, peuvent compter avec un laps de temps plus large. Ils sont comme les phares qui jettent leur rayon lumineux sur l’océan jusqu’à l’horizon le plus lointain ; leurs prophéties résonnent au début dans les déserts dépourvus d’êtres humains comme les battements d’ailes de ces grands oiseaux de mer sur la surface infinie de l’eau. Les premiers mesurent leur grandeur à celle du jour, les seconds projettent leur ombre par-delà les siècles. Les premiers ont une tête de plus que la foule qui les entoure, ainsi se distingue leur grandeur. En revanche, les seconds sont des créatures géantes, le sommet de leurs têtes effleure la voûte du ciel, leur présence aux endroits de passage entre les différentes civilisations leur permet d’être repérés de loin par l’humanité qui avance, et à laquelle ils se présentent dans une grandeur toujours aussi irréelle, après avoir disparu pendant des millénaires, tandis qu’apparaît déjà une nouvelle créature dans un nouvel horizon.
J’ai délibérément choisi de présenter cette division des grands esprits de l’humanité en insistant sur une répartition en deux groupes, parce que je pense que la mission et la portée de Nietzsche en matière d’histoire culturelle ne peuvent s’expliquer que de cette façon. Dans la même perspective, on peut aussi regrouper Nietzsche avec ses semblables appartenant à d’autres peuples civilisés modernes. La France a engendré en Taine un porteur caractéristique de la race gauloise tout aussi typique que Mill et Darwin le sont en Angleterre, en tant que représentants de la race anglo-saxonne. La contribution particulière de Taine à la culture humaine réside dans le fait que dans son traitement des sujets historiques, il a confondu la méthode exacte dont use la science actuelle et l’intelligibilité concrète poursuivie par l’art actuel. La réputation et le tempérament de Mill comme héros culturel peut se résumer en ceci qu’en reprenant les principes généralement humanitaires du dix-huitième siècle, il a introduit le travail actuel de démocratisation dans tous les domaines (politique, moral, social) du système, ainsi que sur le plan scientifique. La grandeur de Darwin réside en ceci que son œuvre est la représentation de cette fleur géante que la quête de l’idéal moderne de la recherche scientifique a finalement réussi à produire après une très longue croissance : l’idéal d’activité intellectuelle objective, factuelle et limitée comme seule source de la vérité et comme unique voie dans cette direction. Ces trois personnages ont incarné l’air du temps pour en approfondir la tendance, qu’ils ont accomplie dans un but de clarté et de maturité ; ils représentent le genre idéal de forces spirituelles qui donne à la vie moderne sa physionomie. Ce qui s’oppose à eux se situe dans l’évolution, à courte distance derrière eux, tandis que ce qui va s’opposer à eux, et qui, à son tour leur succédera, se situe dans l’avenir, à une distance toute aussi courte devant eux. Leur activité est comme une légère vague sur le vaste océan de l’évolution, et qui se forme au loin au cœur de la tempête d’où proviennent les énormes vagues.
C’est sous la forme de ce cœur de tempête, point de départ des énormes vagues, que Nietzsche se présente à moi. »





