Pages choisies de Faust

Faust par Nikolaus Lenau


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« LA PROMENADE DU SOIR


Dans un calme profond reposent les prairies des pentes alpestres : la fleur enferme la rosée en son sein et se réjouit dans la paix de son sort printanier. Les oiseaux méditent en silence leurs chants ; plus bas, au fond de la vallée, résonne un faible ruisseau, qui semble rêver à quelque source de la montagne. Dans la pourpre étincelante du soir, la forêt s’embrase, perdue en un désir sans parole. Quelle sensation de joie dans le troupeau d’agneaux, qui oublie maintenant l’herbe fraîche des Alpes ! La marche légère des nuées s’arrête et contemple d’en haut les beautés du printemps terrestre ; c’est à peine si parfois les contours fleuris des arbres s’inclinent avec un murmure de bonheur ; un souffle du vent qui ondule au-dessus d’eux rompt le silence, et semble un soupir de délices qui jamais ne devrait se taire. Et pourtant Faust est insensible aux présents du printemps divin ; il erre ça et là, des roches aux prairies et aux bosquets, exilé de la Nature, seul avec l’amer souvenir de son meurtre. La Nature son amie lui est devenue étrangère, elle s’est détournée et fermée devant lui. Il est repoussé avec froideur par chaque fleur, car chaque fleur lui dit : « Tu ne tueras point. » La fraîcheur de la forêt, les verts pâturages des agneaux, la paix qui plane sur tous les monts, et plus haut la clarté joyeuse des nuées enflammées, tout cela ne fait que déchirer son cœur malade. Mais ce qui éveille en son âme la plus âpre angoisse, c’est le lointain ruisseau dans les profondeurs de la vallée, la voix de ses eaux avec sa plainte légère lui semble être son innocence qui pleure là-bas. Mais cet homme est trop orgueilleux pour que son cœur s’arrête volontiers à de telles douleurs. Il promène avec colère ses sombres regards, et s’adresse à la Nature en paroles violentes :
— Comme des enfants timides épient leur père quand de ses lèvres tombent des contes variés, de même, rochers, nuages, fleurs, arbres, vous vous plaisez à écouter dans votre rêve enfantin les contes que Dieu vous fait en son amour, et pendant ce temps la Mort vous frappe à rudes coups. Insensé ! pourquoi laisser ronger mon cœur par le remords, parce que j’ai tué cet homme ? Le meurtre n’est-il pas la loi primitive du monde ! Et toute mort n’est-elle pas un assassinat ? Le fer de l’ennemi peut me percer le cœur, mon corps peut être écrasé par quelque force de la Nature ; ce corps peut, dans de tardives années, succomber à l’inertie meurtrière, si bien que, loin de se défendre, il se trahisse lui-même et ne puisse faire un mouvement. Quand la vie s’est échappée du cœur, peu importe le reste, je suis assassiné d’une manière ou d’une autre. Et pourtant je sens encore une cuisante douleur me saisir, comme si, seul, l’homme avait le privilège de l’assassinat.


MÉPHISTOPHÉLÈS, s’avançant entre les arbres.

Oui, oui, cela est vrai, il n’y a de meurtrier que l’homme, et tout homme en est un. En effet, regarde autour de toi : où trouveras-tu l’homme parfaitement pieux et d’une pureté si rare, qu’il ne hait personne sur toute l’étendue de la terre ? Il hait, mais sans donner à comprendre à l’ennemi ce qu’il pense, sans faire avec franchise le geste du coup mortel. Et dans son cœur germe un désir : « Oh ! si je pouvais faire disparaître cet homme de mon chemin ! » Crois-moi, c’est dans le cœur que le meurtre est installé : s’il se risque soudain à sortir de la mystérieuse vallée où dans l’ombre les coupables et douces pensées entourent l’âme, et lui murmurent tout bas, s’il a le courage de faire une sortie et de passer du cœur dans le poing ou le poignard, la fureur n’a fait que l’évoquer au grand jour, et il existait auparavant. Ainsi, ce qui te monte à la tête, ce qui te consume d’un si cruel tourment, c’est tout simplement une erreur dans l’hygiène du goût : tu devais te servir de la conscience pour assaisonner le plat, mais pour avoir mis trop de condiment, te voilà dans le vertige et l’étourdissement.


FAUST

Je voudrais bien croire à ta parole, mais le vent murmure et l’emporte au loin. Les arbres parlent et disent en secouant la tête : « Non, non ! » Il est bien différent le langage que la brise m’apporte du ruisseau, j’entends sa voix lointaine comme une plainte légère. Je voudrais pouvoir pleurer comme un enfant, être un agneau de ce troupeau, ce nuage-là, si brillant et si clair, être un arbre, un brin d’herbe, une pierre, pour être comme eux, pur... Oui, pur. Ô nuage, qui vas vers le couchant, je te bénis dans le jeu de tes changements, d’où tombe en mon cœur une consolation si pleine d’espérance et d’inquiet désir ! ô nuage, tu devines peut-être à mon regard la prédiction de ma destinée. D’abord tu as fleuri dans une clarté brillante, qu’enflammaient les rayons du soleil, puis tu devins obscur, et il suffit, pour cela, du couchant ; et maintenant dissipée, évanouie, ton image a disparu devant la brise du soir. Pour me consoler, c’est assez que l’espérance qu’un jour par une fraîche brise du soir se dissipera aussi mon âme, sombre image apparue en rêve à la nature. Là je vois l’appel de la nuit obscure où peut-être je pourrai m’enfermer en sûreté, hors de l’atteinte de mon oppresseur, qui me pousse toujours plus avant dans l’angoisse. La paix de l’âme est perdue, je ne puis échapper au remords. Si je m’enferme dans ma demeure, je sens sa griffe sur mon cœur ; fuirai-je au dehors, vers ces chênes, je vois le remords se glisser furtivement après moi ; les arbres ont des figures d’une froideur implacable ; ils m’entourent et me menacent comme des juges. Le printemps a surgi du sol pour prodiguer à pleines mains aux montagnes, aux vallées, la joie de la vie, et pour moi il a un visage étrangement bouleversé. Seul, je suis exilé du printemps ; pendant que, chaque jour il réveille du sommeil d’hiver de nouveaux rejetons, pour le tourment de l’assassin, il fait lentement, pas à pas, défiler devant lui la beauté, la douceur du bonheur terrestre que j’ai volé à ma victime, et chaque fleur me frappe à la tête. Je te maudis, toi qui, avec mon innocence, as emporté mon salut dans tes horribles ténèbres.


MÉPHISTOPHÉLÈS

Un plaisant délire, cette malédiction qui te tortille et finit en prière dans l’oreille de Dieu. Je vois ici un insensé qui souffre des coups que les fleurs lui donnent à la figure, et parce que de l’eau fait du bruit dans une vallée. Mais c’est une pensée de la dernière lâcheté qui te fait soupirer après l’anéantissement, et le nuage devrait te représenter avec des couleurs flatteuses que tu n’as pas le courage de payer ta note. Aussi, pourquoi regarder toujours en l’air comme un badaud, au lieu de te ramasser sur toi-même ? En quoi la nature peut-elle t’attrister avec toute sa création printanière ? Est-on un homme quand on a la tête assez faible pour qu’une fleur vous indispose ?

Avec ironie.

Tu sais comment en usent d’ordinaire les domestiques : ils te font servilement des clins d’oeil amicaux et t’assomment de leur empressement, tant que tu es sur le pied de paix avec leur maître ; qu’une brouille survienne, aussitôt c’en est fait de leurs saluts ; leur devoir est de prendre le parti de leur patron, et ils se plantent insolemment devant toi. Ainsi donc, si la valetaille du printemps te boude, ne t’en tourmente pas autrement.

Avec bonhomie.

Mais ce n’est là qu’une plaisanterie : que la nature te sourie avec bienveillance ou qu’elle te persécute de ses querelles, tu n’as fait que la tromper dans l’un et l’autre cas.

Il prend une cruche.

Fais-moi raison avec le contenu de ce broc : je l’ai rempli à Tokay même de plaisir et de charmante folie.


FAUST, buvant.

Ce vin est bon, il insinue la force et la vivacité jusque dans la moelle de mes os.


MÉPHISTOPHÉLÈS

L’homme, en ses jours de tristesse, recourut, comme nous l’apprend mainte légende, à Mahomet, à Jésus-Christ, à Zoroastre, pour leur demander un spécifique merveilleux contre son antique maladie terrestre, le doute et l’amertume de la mort. Mais les prophètes et l’avènement du Messie ne l’ont pas aussi bien servi que la faveur du consolant hasard, qui apprit à son angoisse à exprimer de la grappe le délicieux oubli.


FAUST

Ce noble vin a un bouquet tout à fait suave. Allons, verse-m’en encore davantage ; il m’a éclairci les idées et m’a rendu à moi-même.


MÉPHISTOPHÉLÈS

Il en est plus d’un que l’antique folie menait à la lisière et que le vin a délivré ; souvent le joyeux tintement des verres a mis en fuite le Christ : aussi en Italie certain vin a-t-il reçu le surnom de Lacryma-Chrysti. Ami, ton courage doit prendre un vol nouveau. Prends et bois, ceci est mon sang.

D’un ton plaisant

Viens, Faustule, nous allons chanter et nous venger de nos ennemis, nous forcerons les montagnes à sortir de leur silence bigot, à faire chorus avec notre chanson, et à nous renvoyer notre refrain.

Il jette un cri d’allégresse aux montagnes.

Lance là-haut, rien qu’une fois, pour voir, un hardi blasphème.


FAUST
se tourne vers les montagnes et crie en tendant la cruche.

Je me suis donné au Diable, c’est lui que j’aime ; vive le Diable !


MÉPHISTOPHÉLÈS d’un ton plaisant.

Entends-tu crier là-haut, Écho, la vieille prostituée des montagnes ? Elle se laisse accoupler indifféremment à Dieu et au Diable, elle s’empresse autour de l’un et de l’autre avec les mêmes serments d’amour. Quoique tu puisses lui dire en face, elle ne fera pas de façons pour te le répéter.

Avec amertume

Non, ce sont là des jeux d’enfant, des comparaisons qui boitent pitoyablement. La Nature ne vit que pour elle-même ; elle s’enferme et n’a rien à démêler avec toi, et si elle t’a fait écho, c’est ta propre parole qu’elle te renvoie avec une protestation.


FAUST

Quand je pense que bien des fois ces oripeaux verdoyants réveillèrent ainsi la douleur en mon âme ! Mais maintenant, je sens grandir en moi la force qui me délivrera de cette cohue. Elle se concentre en mon âme avec une énergie croissante, et déjà je n’éprouve plus aucun remords de mes actions.






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