L'ouvrage (1835)

Faust par Nikolaus Lenau

C’est à son retour d’Amérique que Lenau entreprend d’écrire son Faust. Il pense que « (...) si Goethe a écrit Faust, il n’en a cependant pas le monopole (...) Faust appartient à l’humanité. »

En deux ans, et d’une façon assez entrecoupée, Lenau compose son Faust, dont la forme rappelle celle des grands poèmes de Byron : récit épique en vers, coupé de dialogues et de monologues, par épisodes séparés, simplement juxtaposés. À cette époque, il cherche un compromis entre la foi traditionnelle qui lui paraît intenable et un certain panthéisme appris chez Spinoza et chez Schelling. C’est en 1835 que son Faust paraît dans L’Almanach du Printemps puis chez Cotta à Stuttgart en 1836.

L’affabulation du Faust de Lenau est celle de tous les Faust : dégoût du savoir, pacte avec le diable, voyages, séjour à la cour des princes, débauches, mort et damnation. Reste que le Faust de Lenau est amer et révolté d’avance, sûr que l’on n’arrachera jamais leur secret à la plante, à la pierre, au réseau inextricable des nerfs et des veines dans le corps humain et c’est bien la brèche par laquelle Méphisto se chargera de son amertume et lui fera goûter les biens de la vie, tels que l’esprit réaliste se les représente :

« La moitié de ta vie est écoulée : tu l’as passée maussadement à des subtilités, à des études solitaires dans ton cabinet. Tu n’as rien produit, tu n’as goûté à rien, tu n’as pas encore tâté de la femme, ni étendu un ennemi dans son sang. Ce qu’il y a de meilleur dans la vie, tu as redouté d’y toucher. Car la suprême volupté pour l’homme consiste, dans l’amour, à créer un marmot ; dans la haine, à planter dans une poitrine humaine le poignard de la vengeance ; procréer par l’amour, tuer par la haine, voilà pour le cœur de l’homme le nord et le sud. Toutes les choses renfermées entre ces deux pôles ne sont que des germes qui n’osent se montrer, avortons du coup mortel ou de l’accouplement. Tu as été jusqu’à présent un sot et un timide : aussi voilà ce que je te propose. »

Telle est la doctrine du Diable. Faust avait demandé à « voir la vérité en face », mais cela ne suffit pas. Il faudra la vivre.



En fait, il n’y a rien de plus opposé au Faust de Goethe que le Faust de Lenau. En effet, alors que Goethe tentait de réconcilier le réel et la pensée, Lenau démontre le néant des deux. Alors que Goethe traduisait la Bible, Lenau la jette tranquillement au feu. Alors que Goethe savait aimer, Lenau reste cynique et ne croit qu’en l’amertume et au poison. Même en politique, alors que Goethe s’enthousiasmait et restait prudemment utopique, Lenau explique l’intérêt de la tyrannie, de la censure et ne se fait aucune illusion. Ainsi, et plus que tout, alors que le Faust de Goethe restait optimiste, celui de Lenau devient profondément pessimiste et conclut alors à l’inutilité de tout, au Mal radical et surtout au Mal triomphant.

On a d’ailleurs pu rapprocher la pensée de Lenau de la vieille doctrine mystique de l’émancipation qui a pu lui être apporté par Baader (disciple de Böhme et de Saint-Martin) ou par Martensen (commentateur de Maître Eckart) car il les a fréquentés à Vienne de 1835 à 1837.

L. Reynaud a rapproché le Faust de Lenau de Lara, Manfred, Giaour et de Childe Harold avec raison. Il a de ces héros l’orgueilleuse mélancolie, le dédain superbe, l’ardeur sombre et concentrée, le goût des aventures et des voyages, le blasphème aux lèvres et l’éclair aux yeux. Il va même jusqu’à renchérir sur le pessimisme de Byron.

En somme, et plus clairement encore que chez Grabbe ou Büchner, le Faust de Lenau est le grand cri de désespoir d’une génération impuissante à réaliser ses rêves, détachée de la religion et rebuté par le matérialisme, prise dans les contradictions de son temps et capable de les décrire, mais non de les résoudre.


« Puisse ce poète trouver lui aussi ses lecteurs ! La génération qui a découvert Büchner et qui s’enthousiasme pour Hölderlin devrait être aussi capable de prêter une oreille attentive à Lenau. Il est un poète, l’un de nos grands poètes, et en tant que poète, il a su garder dans presque chacun de ses vers son cachet propre, sa maîtrise inimitable. Sa langue est plus ardente, plus sensuelle, plus flamboyante que celle d’aucun autre poète allemand, et la musique de ses vers a la plénitude mélancolique qui évoque par moments celle du jeune Goethe. La sombre passion de cette poésie peut encore garder tout son pouvoir sur les âmes de notre époque. »

Hermann Hesse (1923)






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