Pages choisies de Stirner & nietzsche
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« … Le dernier système de Nietzsche est une synthèse des idées parfois opposées qu’il a exprimées dans ses deux premières périodes ; il faut cependant remarquer que ce système rappelle plus, par ses conclusions, les théories du jeune philologue épris de la Grèce que les sentences dédiées aux esprits libres par le moraliste des Choses humaines, par trop humaines ; la partie critique de ce système n’est en effet que l’introduction à la partie positive. Nietzsche revient en somme par un détour aux préférences instinctives qu’il avait manifestées dès le début ; au lieu d’en chercher la justification dans la philologie ou dans la métaphysique de Schopenhauer, il croit la trouver dans l’histoire naturelle des morales humaines ou même dans la physiologie proprement dite ; mais les tendances primitives apparaissent de nouveau très nettement ; nous ne serons donc pas étonnés de retrouver à propos de cette troisième période, le désaccord fondamental que nous avons déjà constaté entre Stirner et Nietzsche, en étudiant la première période.
a) L’individu et l’aristocratie
Nietzsche insiste de nouveau
dans cette troisième période sur la singularité
du Moi ; il déclare que chaque individu doit suivre son chemin
propre ; il n’y a pas de chemin en soi (den Weg
giebt es nicht) Chaque individu est nécessaire : il n’existe
qu’une fois, et il est impossible de le suppléer. Chaque
voix a son timbre ; chaque nature a sa qualité propre. Stirner
concluait de ce caractère singulier, inimitable et
indéfinissable de l’individu qu’il fallait
affranchir tous les individus ; Nietzsche en conclut que
l’aristocratie ne doit pas se conformer à la loi du
vulgaire. Il s’emporte contre John Stuart Mill qui admet comme
tout le monde que ce qui est bon pour l’un est bon pour l’autre
et qu’il ne faut pas faire à autrui ce qu’on ne
voudrait pas qu’on vous fît. Cette théorie
suppose, selon Nietzsche*,
qu’il y a une certaine équivalence entre les actions des
hommes ; elle annule le caractère personnel des actes, la
valeur qui ne peut être appréciée en monnaie
courante, la grâce ou la disgrâce qui ne peut être
payée de retour. C’est donc une théorie bonne
pour le vulgaire ; toute aristocratie est fondée sur la
théorie opposée ; le noble dit : ce que je fais ne peut
pas et ne doit pas être fait par les autres. Nietzsche admet
comme toute aristocratie l’équivalence dans une sphère
restreinte : inter pares ; le caractère unique des
individus n’est pour lui qu’un argument contre l’égalité.
Stirner, au contraire, ne reconnaissait pas de pairs ; la disparité
était pour lui un argument contre l’autorité.
De même Nietzsche
continue dans sa troisième période à réhabiliter
l’égoïsme trop rabaissé par le christianisme
et la morale de la pitié ; mais il ne s’agit pas de
l’égoïsme imprescriptible, antérieur et
supérieur à toute autre considération, dont
parle Stirner ; les meilleurs seuls ont le droit d’être
égoïstes. Nietzsche déclare expressément
que la valeur de l’égoïsme varie avec la valeur
physiologique de l’individu égoïste ; il est
excellent ou méprisable, selon qu’il favorise
l’ascension ou la décadence de la vie**.
Zarathustra déjà avait pesé dans sa balance
l’égoïsme en même temps que la volupté
et le désir de domination ; il en avait mesuré les bons
et les mauvais effets ; il avait maudit le lâche égoïsme
des faibles et béni l’égoïsme sain des
forts.
La liberté aussi, qui,
selon Stirner, était la propriété intangible du
Moi, doit être selon Nietzsche un privilège. Avant de
conférer ce privilège, Zarathustra demande à ses
disciples de prouver qu’ils ont des titres à la liberté,
qu’ils ont le droit et la force de la conquérir***
Il serait bien inutile de donner la liberté à ceux dont
l’existence même serait superflue s’ils ne
servaient d’instruments dans les mains d’autrui.
Tandis que Stirner veut, en
isolant l’individu, supprimer la domination des castes,
Nietzsche affirme de nouveau la nécessité d’une
classe de maîtres et d’une classe d’esclaves.
Chacune de ces classes a sa morale propre qui ne convient pas à
l’autre. Nietzsche veut élargir le fossé qui
sépare ces deux classes ; bien loin de justifier, comme les
démocrates, le gouvernement par l’intérêt
et la souveraineté du peuple, il affirme que la classe
inférieure ne doit être qu’un piédestal
pour la classe supérieure. L’aristocratie est la raison
d’être de la masse, comme la statue est la raison d’être
du socle qui la supporte. La seule organisation qu’admet
Stirner, le Verein, ne ressemble en rien à cette
société aristoratique rêvée par Nietzsche
: il détruit toute hiérarchie et toute autorité
; il n’est qu’un moyen au service du Moi égoïste.
Le Verein se distingue précisément des sociétés
anciennes (Gesellschaft) en ce qu’il est un libre
contrat entre des individualités qui ne sacrifient aucune
parcelle de leur propriété ni de leur puissance ; les
égoïstes fondateurs du Verein ne se laissent
enchaîner ni par les liens du sang, ni par aucun sentiment de
piété ou de fidélité.
b) L’anarchie et la discipline
Selon Stirner, le Moi est un
souverain absolu qui ne connaît pas plus l’obéissance
que Dieu lui-même ; Selon Nietzsche, la nature ordonne aux
individus, aux castes, aux races, aux peuples, à l’humanité
même d’obéir, d’obéir à une
règle quelle qu’elle soit, de se soumettre à une
discipline sévère, de marcher toujours dans la même
direction ; et cet ordre aussi est un impératif catégorique,
puisqu’il a pour sanction la vie ou la mort****
Nietzsche s’emporte donc contre la bêtise des utilitaires
qui ne voient dans le respect des règles littéraires ou
morales qu’un préjugé, et contre l’entêtement
des anarchistes qui n’admettent pas la soumission à une
loi sous prétexte qu’elle est arbitraire.
Aussi, tandis que Stirner
demande que l’éducation respecte la libre volonté
des élèves, Nietzsche fonde tout son système sur
une discipline sévère ; sans doute il ne veut pas
apprivoiser, dompter (zähmen) les hommes comme l’a
fait le christianisme, mais il entend élever (züchten)
par une méthode rigoureuse. Le mot Zucht est de
nouveau son expression favorite ; le jeune philologue l’employait
au début pour désigner la discipline sévère
que le maître doit imposer aux élèves pour les
habituer à respecter la langue, à l’exemple des
classiques ; le disciple de Schopenhauer s’en servait pour
recommander une discipline morale rigoureuse ; maintenant l’apôtre
de la volonté de puissance y a recours pour imposer à
l’humanité le rude traitement qui en fera une belle
race. Mais le sens propre du mot n’a pas changé ; il
s’agit toujours d’une éducation qui rappelle la
discipline militaire, et qui n’exclut ni la contrainte ni les
sanctions pénales ; au contraire l’éducation
doit, selon Stirner, se passer sanction et de contrainte, puisqu’elle
n’a d’autre but que de fortifier l’esprit
d’opposition… »
* Nietzsche, Nachgelassene Werke, XV, page 458.
** Nietzsche, Werke, VIII, page 140.
*** Nietzsche, Werke, VI, page 91.
**** Nietzsche, Werke, VII, pages 116 à 118.





