Pages choisies de Stirner & nietzsche

Stirner et Nietzsche par Albert Lévy


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« … Le dernier système de Nietzsche est une synthèse des idées parfois opposées qu’il a exprimées dans ses deux premières périodes ; il faut cependant remarquer que ce système rappelle plus, par ses conclusions, les théories du jeune philologue épris de la Grèce que les sentences dédiées aux esprits libres par le moraliste des Choses humaines, par trop humaines ; la partie critique de ce système n’est en effet que l’introduction à la partie positive. Nietzsche revient en somme par un détour aux préférences instinctives qu’il avait manifestées dès le début ; au lieu d’en chercher la justification dans la philologie ou dans la métaphysique de Schopenhauer, il croit la trouver dans l’histoire naturelle des morales humaines ou même dans la physiologie proprement dite ; mais les tendances primitives apparaissent de nouveau très nettement ; nous ne serons donc pas étonnés de retrouver à propos de cette troisième période, le désaccord fondamental que nous avons déjà constaté entre Stirner et Nietzsche, en étudiant la première période.

a) L’individu et l’aristocratie

Nietzsche insiste de nouveau dans cette troisième période sur la singularité du Moi ; il déclare que chaque individu doit suivre son chemin propre ; il n’y a pas de chemin en soi (den Weg giebt es nicht) Chaque individu est nécessaire : il n’existe qu’une fois, et il est impossible de le suppléer. Chaque voix a son timbre ; chaque nature a sa qualité propre. Stirner concluait de ce caractère singulier, inimitable et indéfinissable de l’individu qu’il fallait affranchir tous les individus ; Nietzsche en conclut que l’aristocratie ne doit pas se conformer à la loi du vulgaire. Il s’emporte contre John Stuart Mill qui admet comme tout le monde que ce qui est bon pour l’un est bon pour l’autre et qu’il ne faut pas faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’on vous fît. Cette théorie suppose, selon Nietzsche*, qu’il y a une certaine équivalence entre les actions des hommes ; elle annule le caractère personnel des actes, la valeur qui ne peut être appréciée en monnaie courante, la grâce ou la disgrâce qui ne peut être payée de retour. C’est donc une théorie bonne pour le vulgaire ; toute aristocratie est fondée sur la théorie opposée ; le noble dit : ce que je fais ne peut pas et ne doit pas être fait par les autres. Nietzsche admet comme toute aristocratie l’équivalence dans une sphère restreinte : inter pares ; le caractère unique des individus n’est pour lui qu’un argument contre l’égalité. Stirner, au contraire, ne reconnaissait pas de pairs ; la disparité était pour lui un argument contre l’autorité.
  De même Nietzsche continue dans sa troisième période à réhabiliter l’égoïsme trop rabaissé par le christianisme et la morale de la pitié ; mais il ne s’agit pas de l’égoïsme imprescriptible, antérieur et supérieur à toute autre considération, dont parle Stirner ; les meilleurs seuls ont le droit d’être égoïstes. Nietzsche déclare expressément que la valeur de l’égoïsme varie avec la valeur physiologique de l’individu égoïste ; il est excellent ou méprisable, selon qu’il favorise l’ascension ou la décadence de la vie**. Zarathustra déjà avait pesé dans sa balance l’égoïsme en même temps que la volupté et le désir de domination ; il en avait mesuré les bons et les mauvais effets ; il avait maudit le lâche égoïsme des faibles et béni l’égoïsme sain des forts.
  La liberté aussi, qui, selon Stirner, était la propriété intangible du Moi, doit être selon Nietzsche un privilège. Avant de conférer ce privilège, Zarathustra demande à ses disciples de prouver qu’ils ont des titres à la liberté, qu’ils ont le droit et la force de la conquérir*** Il serait bien inutile de donner la liberté à ceux dont l’existence même serait superflue s’ils ne servaient d’instruments dans les mains d’autrui.
Tandis que Stirner veut, en isolant l’individu, supprimer la domination des castes, Nietzsche affirme de nouveau la nécessité d’une classe de maîtres et d’une classe d’esclaves. Chacune de ces classes a sa morale propre qui ne convient pas à l’autre. Nietzsche veut élargir le fossé qui sépare ces deux classes ; bien loin de justifier, comme les démocrates, le gouvernement par l’intérêt et la souveraineté du peuple, il affirme que la classe inférieure ne doit être qu’un piédestal pour la classe supérieure. L’aristocratie est la raison d’être de la masse, comme la statue est la raison d’être du socle qui la supporte. La seule organisation qu’admet Stirner, le Verein, ne ressemble en rien à cette société aristoratique rêvée par Nietzsche : il détruit toute hiérarchie et toute autorité ; il n’est qu’un moyen au service du Moi égoïste. Le Verein se distingue précisément des sociétés anciennes (Gesellschaft) en ce qu’il est un libre contrat entre des individualités qui ne sacrifient aucune parcelle de leur propriété ni de leur puissance ; les égoïstes fondateurs du Verein ne se laissent enchaîner ni par les liens du sang, ni par aucun sentiment de piété ou de fidélité.

b) L’anarchie et la discipline

Selon Stirner, le Moi est un souverain absolu qui ne connaît pas plus l’obéissance que Dieu lui-même ; Selon Nietzsche, la nature ordonne aux individus, aux castes, aux races, aux peuples, à l’humanité même d’obéir, d’obéir à une règle quelle qu’elle soit, de se soumettre à une discipline sévère, de marcher toujours dans la même direction ; et cet ordre aussi est un impératif catégorique, puisqu’il a pour sanction la vie ou la mort**** Nietzsche s’emporte donc contre la bêtise des utilitaires qui ne voient dans le respect des règles littéraires ou morales qu’un préjugé, et contre l’entêtement des anarchistes qui n’admettent pas la soumission à une loi sous prétexte qu’elle est arbitraire.
  Aussi, tandis que Stirner demande que l’éducation respecte la libre volonté des élèves, Nietzsche fonde tout son système sur une discipline sévère ; sans doute il ne veut pas apprivoiser, dompter (zähmen) les hommes comme l’a fait le christianisme, mais il entend élever (züchten) par une méthode rigoureuse. Le mot Zucht est de nouveau son expression favorite ; le jeune philologue l’employait au début pour désigner la discipline sévère que le maître doit imposer aux élèves pour les habituer à respecter la langue, à l’exemple des classiques ; le disciple de Schopenhauer s’en servait pour recommander une discipline morale rigoureuse ; maintenant l’apôtre de la volonté de puissance y a recours pour imposer à l’humanité le rude traitement qui en fera une belle race. Mais le sens propre du mot n’a pas changé ; il s’agit toujours d’une éducation qui rappelle la discipline militaire, et qui n’exclut ni la contrainte ni les sanctions pénales ; au contraire l’éducation doit, selon Stirner, se passer sanction et de contrainte, puisqu’elle n’a d’autre but que de fortifier l’esprit d’opposition…   »



*    Nietzsche, Nachgelassene Werke, XV, page 458.

**   Nietzsche, Werke, VIII, page 140.

***  Nietzsche, Werke, VI, page 91.

**** Nietzsche, Werke, VII, pages 116 à 118.






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