Pages choisies de Incendies
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«Et il commença ce morne récit :
« Sur le bord de la
mer, parmi la violence des vents du large qui secouent et emportent
les galets comme des feuilles mortes ; dans les spacieux
faubourgs de province, qui se perdent, plus loin, au sommet de la
côte, sous l’épaisseur verte et sombre d’un
bois, il y a de libres enfances que roule la vague furieuse, ou qui
grimpent aux arbres pleins de nids et mordent à même la
branche la chair des sorbes sauvages ! La puissante vie des
choses entre elles leur gonfle le cœur, leur tend les nerfs,
les prépare aux secousses de l’aventure humaine. Je suis
né dans une rue de la banlieue de Paris, étroite entre
des maisons hautes, mal pavée, boueuse l’hiver,
poussiéreuse l’été, avec des boutiques de
loin en loin, où l’on vend des chemises de couleur et
des casquettes, des bonshommes en pain d’épice qui
écrasent leur nez peinturé contre la vitrine de la
boutique, des journaux à un sou. À douze ans, je
n’avais pas vu l’horizon ! Ce qui faisait que
j’étais très petit, très faible, timide,
morose, et que je regardais toujours à terre, en marchant. Ni
bien ni mal vêtu, ni bien ni mal nourri, ni rudoyé ni
caressé, je passais, devant la porte de notre maison, à
voir aller et venir les mêmes voisins, presque tout le temps
qui n’était pas les heures de l’école.
L’école ! une autre maison, plus grande, aussi
ennuyeuse, pas plus. Quand les garçons en sortaient, après
la classe, c’étaient des cris, des rires, des mêlées
de batteries et de courses ; un instant, la mélancolique
rue se faisait vivante, grouillante, heureuse, plus claire aussi,
comme si le soleil avait attendu ce moment là pour dorer
un peu les pavés et les murs ; j’essayai, d’abord,
de me mêler à cette gaieté : elle ne voulut
pas de moi. Parce que j’étais maladroit, peut être,
ou que j’avais l’air bête, mes camarades me
repoussaient des jeux, mais sans colère, avec un air de pitié,
sans un coup-de-poing. Trop chétif pour être battu.
Quelquefois, j’obtenais de faire une partie de billes ; je
ne gagnais pas, je ne perdais pas ; j’avais à la
fin autant de billes qu’avant de commencer ; pour moi,
déjà, il n’y avait pas de hasard heureux ni
malheureux. Je m’en allais seul, résigné. Chez
nous, après avoir mis dans un coin, toujours le même,
les livres serrés d’une courroie, je m’asseyais à
table entre mon père revenu du bureau, habillé de noir,
qui parlait peu, fatigué, et ma mère qui, lasse des
planchers balayés et des cuivres fourbis, s’endormait au
dessert, la tête dans son assiette, parmi les pelures de pommes
et les brinailles de raisins secs. Une petite lampe, sous un
abat jour vert, mettait un cercle blanc sur la nappe, laissait
dans l’ombre le papier chêne des murs, où l’on
ne distinguait pas les sujets des gravures coloriées. Je
faisais un signe au chat ; il n’y prenait pas garde, se
détournait, la queue en l’air, allant à la
cuisine. Alors, plein d’un vague ennui, ne comprenant pas
pourquoi on est au monde, je bâillais.
Un enfant qui bâille;
c’est épouvantable… »





