Pages choisies de Confessions d’un jeune anglais

Confessions d'un jeune anglais par George Moore


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Il y a à peu près soixante-dix ans, le Club remplaça la Taverne, et depuis lors toute relation littéraire a cessé à Londres. Des clubs littéraires se sont fondés, et leurs fauteuils de cuir ont fait naître M. Gosse ; tandis que la taverne a donné au monde Villon et Marlowe. Et il ne faut pas s’en étonner ; ce qu’il nous faut c’est l’enthousiasme et le vagabondage ; et l’aspect même d’une taverne est un grognement de dépit pour le foyer. Les fauteuils de cuirs sont autant de salaam pour le foyer. Je le demande, est-ce que jamais personne a vu une salle de club gaie ? Est-ce que l’on peut s’imaginer quelque chose de semblable ? Vous ne pouvez avoir de club sans tables d’acajou, vous ne pouvez pas avoir des tables d'acajou sans revues — celle de Longman avec un ouvrage paraissant par série de Rider Haggard, le Nineteenth Century, avec un article, « La Réhabilitation du souteneur dans la société moderne, » par M. Gladstone — une tristesse qui fait l’effet d’une purge sur la bonne humeur, et sert d’apéritif à l’enthousiasme ; en un mot une tristesse qui vous apporte mille livres par an. Vous ne pouvez avoir de club sans un garçon en peluche rouge et avec un plateau d’argent dans sa main ; puis vous ne pouvez emmener les petites dans un club, et vous êtes obligé de vous mettre dans un coin pour parler d’elles. C’est pourquoi je dis qu’un club est triste.

À mesure que le foyer et le home sont devenus tout puissants, il est devenu impossible au mari de dire à sa femme qu’il allait à la taverne ; tout le monde peut aller à la taverne et il n’y a pas d’endroit en Angleterre où tout le monde peut aller, qui soit considéré comme respectable. C’est là la genèse du Club ; — il est sorti de la respectabilité que la femme a voulu imposer au mari. De nos jours tout le monde est respectable — les jockeys, les bookmakers, les acteurs et même les actrices. Madame Kendal amène ses enfants pour aller rendre visite à une duchesse, et elle invite de quelconques filles choristes à prendre le thé, et elle leur parle des joies de la respectabilité. Il ne reste qu’une seule classe qui ne soit pas respectable, et cela ne durera guère. Comment la transformation s’opérera elle, je ne puis le dire ; mais je connais un éditeur ou deux qui seraient contents de recevoir un article sur ce sujet.

La respectabilité ! — C’est avoir une villa dans un faubourg, un piano au salon, et puis dîner chez soi. Tout cela est sans aucun doute excellent, mais ne provoque point une vivacité de sentiments, une ferveur de l’esprit. Comme l’art est en lui même un cri de protestation contre la bestialité de l’existence humaine, il serait bon que la vie de l’artiste fût une protestation pratique contre ce qu’on est convenu d’appeler les convenances de la vie ; et ce qu’il a de mieux à faire pour protester, c’est de fréquenter une taverne et de laisser de côté son club. Autrefois l’artiste a toujours été un vagabond ; ce n’est que dernièrement qu’il s’est fait à la vie domestique ; et à en juger par les résultats, il est clair que si la vie de Bohème n’est pas une nécessité…

Car si les longs cheveux et les mœurs dissolues ne conduisent pas à la pensée, pourquoi ont-elles été si longtemps des caractères distinctifs ? Si l’amour n’était pas nécessaire au développement du poète, du romancier, de l’actrice, pourquoi ont-ils eu toujours, les hommes des maîtresses, les femmes des amants ? — Sapho, Georges Eliot, Georges Sand, Rachel, Sara ? Madame Kendal s’occupe de ses enfants toute la journée et essaie de jouer Rosalind la nuit. Quelle démence, quelle ridicule entreprise ! Pour réaliser la belle passion rustique et l’idée de la transformation, une femme dut avoir péché, car ce n’est que par le péché que nous pouvons apprendre le charme de l’innocence. Pour jouer Rosalind une femme doit avoir eu plus d’un amant, et si elle a été habituée à attendre à la pluie et si elle a été battue, elle aura fait beaucoup pour apprendre à bien jouer son rôle. L’extatique Sarah n’a pas de prétention à la vertu, elle présente son fils à une duchesse anglaise et abandonne une nation pour l’amour de Richepin, elle peut dire, par conséquent, mieux que tout autre :

« Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée, C’est Vénus tout entière à sa proie attachée. »

Quand Swinburne faisait la noce dans les tavernes de Heelstreet, il composait Les Poèmes et Ballades et Chastelard ; depuis qu’il est allé vivre à Putney, il a collaboré au Nineteenth Century et a publié un intéressant petit volume intitulé A century of Rondels dans lequel il continue sa plainte de sa mère la mer. La respectabilité est en train de balayer de la vie le pittoresque ; les costumes nationaux disparaissent ; le Kilt (jupon écossais) s’en va ou est déjà allé dans les pays montagneux et la blouse dans le sud ; les Japonais eux-mêmes deviennent chrétiens et respectables ; encore un quart de siècle et les chapeaux de soie se trouveront à Yeddo, dans toutes les maisons. Il n’est que trop vrai que ce dont est atteint le monde c’est l’uniformité universelle. Quand M. Morris parle de l’art démocratique qui régnera quand le monde sera socialiste, je me demande d’où les infortunés artistes tireront leur inspiration ? Aujourd’hui notre état est assez digne de pitié ; le duc, le jockey, et l’artiste sont exactement semblables ; ils sont habillés par le même tailleur, ils dînent au même club, ils jurent par les mêmes serments, ils parlent un anglais également mauvais, ils aiment les mêmes femmes. Cet état est déjà assez triste, mais quelle tristesse inimaginable quand il n’y aura ni riche ni pauvre, quand tous recevront l’éducation, quand l’éducation personnelle n’existera plus. C’est là un monde bien terrible à se rêver, pire par son obscurité et son désespoir — que le plus bas cercle de l’Enfer de Dante. Le spectre de la famine, de la peste, de la guerre, etc., sont des symboles gracieux et doux comparés à cette ombre menaçante, l’Éducation Universelle, dont nous sommes menacés, qui a déjà rendu eunuque le génie des dernières trente-cinq années du dix-neuvième siècle, et a produit l’éternel avortement du génie de l’avenir. Éducation je tremble devant ton nom redoutable. Les cruautés de Néron, de Caligula, qu’étaient-elles ? elles se réduisaient à quelques membres dévorés dans l’amphithéâtre ; mais les tiennes, ô Éducation, c’est l’élan des âmes dégoûtées de la vie, de mécontentement furieux, de toutes les terribles et impénétrables souffrances de l’esprit. Quand Goethe disait « Plus de lumière » il prononçait les mots les plus affreux et les plus infâmes que jamais lèvres humaines ont prononcées. Dans l’antiquité, quand un peuple était devenu trop civilisé, les barbares arrivaient du Nord et régénéraient cette nation par l’obscurité ; mais maintenant il n’y a plus de barbares, et tôt ou tard je suis convaincu que nous serons obligés d’arrêter le mal par des lois sommaires. Les obstacles qui surgiront seront sans aucun doute très grands, les équivalents de Gladstone et de Morley ne reculeront devant rien pour faire rejeter le Bill ; mais il sera néanmoins adopté par les patriotiques majorités conservatrices et unionistes, et on écrira au livre des lois qu’on n’enseigne pas à lire à plus d’un enfant sur cent et que pas plus d’un sur dix mille n’apprendra le piano.

Telle sera la fin de la respectabilité, mais cette fin est encore très lointaine. Nous sommes en ce moment dans une période de décadence qui s’accentue de plus en plus d’une façon régulière. Les anciens dieux tombent autour de nous ; il ne nous reste que peu de chose pour adorer, et au milieu du naufrage des choses rien ne reste, grâce à Dieu, que le snobisme profondément enraciné dans le cœur anglais : le snob est maintenant l’arche qui flotte triomphante sur l’onde démocratique ; la foi de l’ancien monde repose dans sa poitrine et il la proclamera quand les eaux seront retirées.

En attendant, la respectabilité, après avoir détruit la Taverne et créé le Club, continue à exercer son influence énervante et courtisanesque sur la littérature. Les audaces de pensées et d’expressions ont été écrasées, les conventions sont rigoureusement respectées. On a dit mille fois qu’un art n’est que le reflet d’une certaine époque ; c’est vrai, seulement certaines époques sont plus intéressantes que d’autres, et par conséquent produisent un art meilleur, tout comme certaines saisons produisent de meilleures récoltes. Nous entendions dire, à la Nouvelle Athènes, comment le mouvement démocratique, en d’autres termes, la Respectabilité, en d’autres termes, l’Éducation a fait disparaître les métiers ; on y admettait que dans les arts individuels — la peinture et la poésie — on trouverait toujours des hommes pour consacrer leur vie à un tableau ou à un poème. Mais, aucun homme, après tout, n’est complètement supérieur à l’époque où il vit, pour être capable de lui résister tout à fait ; il lui faut trouver un appui quelque part et la contemplation du passé ne lui suffira pas. Alors la pression qui s’exerce sur lui du dehors, est comme celle qu’exerce l’eau sur le plongeur ; tôt ou tard il se fatigue et remonte à la surface pour respirer ; il ressemble au poisson volant poursuivi en bas par les requins, en haut par des oiseaux rapaces ; il ne plonge jamais aussi profondément ni ne vole aussi haut que ses ancêtres plus libres et plus forts. Un esprit audacieux du dix-neuvième siècle n’aurait été qu’une âme de bon petit enfant au seizième.

Il nous faut le tumulte et la guerre pour nous donner l’oubli, de sublimes moments de paix pour jouir d’un baiser ; mais on exige de nous que nous soyons à la maison pour dîner à sept heures, que nous ne fassions ni ne disions rien qui puisse choquer les voisins. La respectabilité s’est enroulée autour de la société, sorte de poulpe, et nulle part vous n’êtes tout à fait délivré d’un de ses horribles suçoirs. La puissance de la villa est souveraine ; art, science, politique, religion, elle a tout transformé pour l’adapter à ses exigences. La villa va à l’Académie, la villa va au Théâtre, et en conséquence l’art de nos jours est piteusement réaliste ; ce n’est pas le grand réalisme de l’idée, mais la réalité mesquine du matérialisme ; ce n’est pas la profonde poésie de Pierre de Hogue, mais la médiocrité d’un Frith ; ce n’est pas le réalisme ailé de Balzac, mais le naturalisme dégradant d’une photographie coloriée.