Pages choisies de Parricide

Parricide par Iouri Olécha


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« … Secundo : j’ai pensé ceci de mon père :

… Il ne t’est jamais venu à l’esprit, que tu pouvais être plus bête que moi. Tu n’aurais jamais toléré que l’on ose même discuter de l’égalité entre les parents et les enfants. Tu as toujours pensé que tu étais — mon idéal. Tu as toujours pensé que je voulais être comme toi, que je voulais être ton prolongement, développer tes traits, ta moustache, tes gestes, tes pensées, ta chambre, que je devais moi aussi coucher avec une femme, comme toi avec ma mère. Tu as toujours pensé que ça devait être comme ça. Mais je ne veux pas être un prolongement de toi ! Tu entends ?

Tertio : j’ai vu soudain d’un autre œil tout ce qui constituait mon environnement depuis tant d’années, et ce spectacle m’a bouleversé. Chaque objet me rattachait à ma lignée. Chaque objet m’imposait quelque chose. Une horloge ronde était fixée au mur. « Je suis née sous son carillon, — m’avait répété maman plus d’une fois, — et ta grand-mère aussi ». L’horloge était un mythe, l’horloge était une légende. Je n’ai pas besoin de légendes. Je ne veux pas mourir sous le carillon de cette horloge. Je ne veux pas être un prolongement. J’ai pris brusquement conscience, d’une façon nette et précise, que les meubles avaient réuni autour de moi un conseil de famille. Les meubles me donnaient des conseils, les meubles m’apprenaient à vivre. Le buffet voulait me dire : « Je t’accompagnerai sur le chemin de ta vie, je me posterai dans ton dos. Je peux durer encore un bon bout de temps, je suis solide, deux générations déjà ont rangé leurs vivres dans mon ventre. Je peux durer, traite-moi avec ménagement, et je durerai assez pour m’occuper de ton fils, ainsi que de ton petit-fils. Je deviendrai une légende. »

J’ai réalisé tout à coup combien j’étais dépendant de toutes ces choses. La table ronde m’obligeait à faire un détour là où je voulais aller tout droit, la commode me repoussait à gauche quand j’avais besoin d’aller à droite, les étagères vernies raccourcissaient les mouvements de mes bras. Plus d’une fois, j’avais voulu déclencher une révolte. Mais entre les meubles et moi, mon père servait d’intermédiaire. Il recevait des buffets et des gramophones des instructions secrètes : comment me tromper, comment m’amadouer, comment procéder pour qu’il ne naisse pas en moi de pensée de révolte, pour que je me tienne tranquille. Parfois, un rideau de portière, craignant pour son royaume tout entier, me graissait la patte en me cédant une petite lanière en velours arrachée à un de ses cordons. Je pouvais la lancer dans tous les sens, piétinant ainsi les traditions et les légendes, je pouvais lui donner n’importe quelle fonction, violant ainsi grossièrement les schémas familiaux quant au symbole d’une portière, la forme qu’elle devait avoir, la manière dont il fallait en prendre soin, et la place qu’elle devait occuper dans la vie de l’homme…

Quarto : j’ai livré mon père…