Pages choisies de Paria
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« MONSIEUR Y — Alors voilà ! J’étais étudiant à Lund et j’eus un jour besoin de faire un emprunt. Je n’avais pas de grosses dettes et mon père possédait quelque bien — pas grand-chose évidemment ! J’avais quand même envoyé un billet à un autre garant pour qu’il y appose sa signature et, contre toute attente, je reçus une réponse négative. Je restai assis un moment, étourdis par le choc, car la surprise était désagréable, très désagréable !... Le billet était devant moi sur la table, et la lettre de refus juste à côté. Mes yeux parcoururent désespérément ces lignes fatales qui contenaient ma sentence — ce n’était bien évidemment pas une sentence de mort, car je pouvais très facilement me trouver d’autres garants, autant que je voulais, d’ailleurs, mais, comme je viens de le dire, c’était très désagréable. Et c’est là que, assis en toute innocence, mon regard s’arrête peu à peu sur cette signature en bas de la lettre et qui, apposée au bon endroit, aurait changé mon destin. C’était une signature inhabituelle, calligraphique — tu sais comment on peut, perdu dans ses pensées, remplir un papier buvard en griffonnant les mots les plus insignifiants. Je tenais la plume dans la main, il prend le porte-plume, comme ceci, et tout naturellement, la voilà qui se met à écrire… Je ne prétends pas qu’il y ait là-dessous quelque chose de mystique ou de spirite car je ne crois pas à ce genre de chose ! C’était un processus purement mécanique, irréfléchi, j’étais là, assis, à copier et recopier ce bel autographe — sans la moindre intention, bien sûr, d’en tirer quelque profit. Lorsque la lettre fut remplie de griffonnages, j’avais acquis une parfaite adresse pour dessiner cette signature. Il jette violemment le porte-plume. Puis je n’y pensai plus. Pendant la nuit, je dormis d’un sommeil lourd et profond, et lorsque je m’éveillai, je sentis que j’avais rêvé, sans pouvoir me souvenir de ce rêve ; pourtant, c’était comme si une porte s’était entrouverte de temps à autre, et je voyais la table avec la lettre, comme un souvenir, et lorsque je me levai, je fus poussé vers la table, exactement comme si, après mûre réflexion, j’avais pris l’irrévocable décision d’écrire cette signature au dos du papier funeste. Toute pensée aux conséquences et aux risques de cet acte avait disparu, je n’hésitai pas, c’était comme si je remplissais un devoir solennel, et je me mis à écrire ! Il se lève d’un bond. Qu’est-ce que cela peut-être ? Est-ce une impulsion, une suggestion mentale ? Mais venant de qui ? J’étais bien seul dans la chambre ! Cela pouvait-il être mon moi non civilisé, sauvage, qui ne reconnaît pas les conventions, et qui pendant que ma conscience sommeillait, apparut avec sa volonté criminelle et son incapacité à évaluer les conséquences d’un acte ? Dis-moi, qu’en penses-tu ?
MONSIEUR X avec effort — Honnêtement, ton histoire ne me satisfait pas complètement, elle comporte certaines lacunes, mais cela est peut-être dû au fait que tu ne te souviens pas de tous les détails ; et à propos d’impulsions criminelles, j’ai lu pas mal de choses… et me souviens… hmm !...mais peu importe… tu as eu ta punition, et tu as eu l’audace de reconnaître ta faute. N’en parlons plus maintenant !
MONSIEUR Y — Si, si si, parlons-en encore ; il faut que nous en parlions, afin que j’aie pleine conscience de mon innocence.
MONSIEUR X — N’est-ce pas déjà le cas ?
MONSIEUR Y — Non, pas du tout.
MONSIEUR X — Eh bien, vois-tu, c’est cela qui m’inquiète ! Ne crois-tu pas que chaque homme a du sang sur les mains ? N’avons-nous pas menti et volé quand nous étions enfants ? Bien sûr que si. Eh bien, il y a des gens qui restent enfants toute leur vie, si bien qu’ils ne parviennent pas à dominer leurs désirs illégaux. Il suffit d’une occasion, et le criminel apparaît ! Mais je ne comprends pas que tu ne te sentes pas innocent ! Si l’on considère un enfant irresponsable, on devrait aussi considérer un criminel de la sorte.
C’est curieux… enfin, peu importe, je pourrais le regretter plus tard… Un temps.
Moi, j’ai tué un homme, et je n’ai jamais eu de scrupules !
MONSIEUR Y extrêmement intéressé — Comment… vous ?
MONSIEUR X — Oui, moi ! Tu ne veux peut-être pas serrer la main d’un meurtrier ?
MONSIEUR Y Cordialement — Allons, tu parles !
MONSIEUR X — Mais, je n’ai jamais été condamné !
MONSIEUR Y Sur un ton familier et supérieur — Tant mieux pour toi ! Comment as-tu fait pour y échapper ?
MONSIEUR X — Il n’y a eu ni accusation, ni soupçons, aucun témoin. Voilà comment cela s’est passé… »





