Pages choisies de Léonard de Vinci
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« Personne, pas même le Timon de Shakespeare, n’a pareillement vociféré contre la brutalité et la perversité de l’homme. Il s’indigne que les êtres grossiers, de mœurs basses et de peu d’esprit, aient un même organisme et la même variété de rouages que les spéculatifs. Les uns ne sont que des sacs où entre la nourriture et d’où elle sort, « faiseurs de fumier et remplisseurs de latrines ». À vingt endroits il crache son mépris sur ces « gaines de corruption, ces ventres, sépultures d’autres animaux ». Si on ne rencontrait quelques hommes inventeurs sages et savants, je ne sais où on verrait la supériorité ? Dans le légitime instinct des bêtes plutôt que dans l’injuste et perverse avidité des hommes. »
Quoique je me sois proposé de présenter les idées de Léonard et non d’étudier sa personnalité, il faut, pour donner le relief convenable à ces citations, rappeler que nul ne fut moins misanthrope que le brillant cavalier de la cour de Milan. Ecuyer, musicien et chanteur, arbitre des élégances et surtout deliciarum theatralium, à Amboise comme à Milan, plus recherché encore pour sa conversation que pour sa peinture, il vécut entouré de fervents disciples et de domestiques dévoués. La duchesse de Mantoue lui écrit en des termes de bien grand respect et le roi de France l’appelle « mon Père ». Il a souffert de ses rivaux, de l’incompréhension de Léon X, de celle de ses compatriotes de Florence, mais toujours aimé, toujours entouré, il n’a souffert que dans sa fortune, et non dans son cœur. Son mépris de l’homme ordinaire n’exprime pas une rancune c’est bien un jugement, et son expression réaliste, injurieuse, en termes insolents et bas, nous indique qu’il ne fut platonisant, puisqu’il ignore la théorie du daïmon qui considère l’homme inventeur, savant et sage comme un être intermédiaire entre notre espèce et la divinité ; il ignorait aussi la formule aristotélicienne, qui met plus de distance d’un homme à un autre que de l’espèce humaine à l’espèce animale.
« Des génies du passé aucun ne revivrait de nos jours avec autant de plaisir que celui qui appela la mécanique le paradis des sciences. Mais en voyant le mot égalité » salir les actes collectifs et les monuments, son esprit de savant se révolterait d’une si basse flatterie aux indignes, d’une affirmation si parfaitement stupide au point de vue expérimental.
L’indignation devant les faiseurs de fumier, nous la trouvons chez tout humaniste, de Pétrarque à Erasme ; l’homme de haute culture méprise l’inculte, naturellement. Lorsque notre contempteur de l’humanité écrit : « Tous les maux qui sont et qui furent, mis en œuvre ensemble ne satisferaient pas encore le désir de l’âme inique qui est celle de l’homme », il pense à César Borgia, à et aux tigres qui bondissaient alors à travers l’Italie.
Écœuré par l’être rudimentaire, il accable le pervers, l’être de proie, d’une colère vraiment sainte. Pour alimenter ses désirs, l’homme déchaîne la mort, la douleur sur toute chose vivante. Dans son prodigieux orgueil, il se lèverait contre le ciel si le poids de ses membres ne le maintenait sur la terre. Rien dans l’univers, dans l’air, dans l’eau quine soit poursuivi, dérangé, abîmé par lui. O monde, comment n’entrouvres-tu pas tes entrailles pour précipiter au plus noir de tes gouffres et ne plus montrer à la lumière un monstre si cruel et si impitoyable ?
Allez dire à ce cœur vraiment vertueux que l’homme a été créé à l’image de Dieu : il rira ou s’indignera de ce blasphème qui calomnie la Bible. Les Œlohim ne sont que des anges qui ont fait l’homme à l’image de leur ombre. Léonard admire tellement le corps humain qu’il s’indigne que de vilaines âmes puissent l’habiter. Ici encore nous rencontrons le contre-thème de la formule mystique. Dans la splendeur de la chair, le grand artiste voit la main divine : car, chose inconcevable, la matière garde sa forme plutôt que l’âme sa noblesse. Il tire sa morale de la réalité, sans oublier même, dans la démonstration scientifique, l’exhortation d’honnêteté. Au seuil de son traité d’anatomie, il fait un sermon sur l’homicide, et au lieu d’invoquer le décalogue ou quelque autorité humaine, il emprunte ses objurgations à l’esthétique.
Toi qui considères, dans mon travail, l’œuvre admirable de la nature, tu jugeras que c’est un crime de la détruire. Quel attentat d’ôter la vie à l’homme dont la composition se révèle à toi comme une merveille d’art ! Pense au respect que tu dois à l’âme qui habite une telle architecture et qu’elle est, cette âme, chose divine. Tu la laisseras donc habiter à son plaisir le palais de son corps qu’elle-même a construit et ni par colère, ni par malignité, tu ne détruiras sa belle vie. Car c’est de mauvais gré. Crois-le, que l’âme quitte le corps et, crois-le aussi, sa plainte et sa douleur, en le quittant, ne sont pas sans raison.
Nous surprenons ici une croyance très ancienne sur la mort violente. Il estime, à plusieurs endroits, qu’une vie bien employée est toujours assez longue et rend la mort sereine ; il loue surtout le seigneur de bien compter les jours des mortels : mais il redoute le trépas tragique comme s’il y voyait une compromission du devenir.
L’âme réside dans le cerveau, là où confluent les sens et où réside le sens commun. Si l’âme était répandue dans l’organisme, il ne serait pas nécessaire que les instruments sensoriels aboutissent au même point ; l’œil opérerait l’office du sentiment sur sa superficie, sans transmettre par les nerfs optiques la similitude des objets au sens commun.
Chez Aristote le sens commun est un sens distinct ayant le cœur pour organe. Fénelon y voit comme une flamme, et Berkeley « les mêmes notions que tous les hommes professent précisément sur les mêmes choses. Pour Vinci, « le sens commun est celui qui juge les impressions transmises par les autres sens et qui agit selon un mouvement médiateur. Les sens, actionnés suivant les objets transmettent leur impression à la sensibilité qui les livre au sens commun et celui-ci, en qualité de juge, propose le tout à la mémoire dans laquelle, selon sa puissance, tout est plus ou moins conservé. « Malgré son caractère hypothétique, cette description du mouvement réceptif de l’homme se recommande par sa plausibilité et ne contredit pas aux découvertes faites jusqu’ici. L’analogie du sensible au spirituel s’impose comme la prolongation du système expérimental ; et le Maître, du reste, en a donné plusieurs énoncés. »





