Pages choisies du plaidoyer d’un fou
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« … L'indicible joie, être marié! A l'abri des yeux inquisiteurs et sots du monde, vivre toujours en tête à tête avec la bien-aimée! Oh! le foyer maternel retrouvé, la sécurité, le port après l'orage, le nid où les petits sont attendus!
Entouré de tous ces objets qui lui appartiennent, souvenirs de la maison paternelle, je me sens greffé sur son tronc et les portraits à l'huile de ses ancêtres me donnent l'impression que sa famille m'a adopté, puisque aussi bien ses aïeux seront les aïeux de mes enfants. Je tiens tout de sa main; elle me pare des bijoux de son père; elle me fait servir dans les porcelaines de sa mère; elle me fait cadeau de menus bibelots auxquels sont attachée des souvenances du vieux temps, rappelant parfois des guerriers célèbres, chantés par les grands poètes du terroir, ce qui en impose fortement à l'esprit du roturier que je suis. Elle est la bienfaitrice, la distributrice de tous ces dons généreux, et j'en suit ébloui jusqu'à oublier que je l'ai réhabilité, que je l'ai tirée du bas-fond, que je l'ai faite la femme de quelqu'un, d'un homme d'avenir, elle la comédienne sans réputation, l'épouse condamnée, que je l'ai peut-être sauvée de la suprême chute.
Ah! le bon ménage que nous faisons! Le rêve du mariage libre réalisé. Point de lit conjugal, pas de chambre commune, de toilette en commun, si bien que toutes les turpitudes de la sainte union légitime sont abolies. La bonne institution que le mariage ainsi compris, revu et corrigé par nous. Par la séparation du lit on garde les belles occasions le se souhaiter bonne nuit à l'infini, et la joie toujours perpétuée du bonjour au matin, en s'informant du sommeil et de la santé. Et l'on conserve aussi par là le plaisir des discrètes et délicates visites dans la chambre à coucher, précédées toujours de ces préambules courtois, en remplacement des viols plus ou moins consentis du lit conjugal.
Et que de travail effectué à la maison aux côtés de la femme penchée sur la layette de l'enfant proche, au lieu du temps jadis perdu en rendez-vous et de l'oisiveté.
Après un mois d'absolue
intimité, les couches surviennent avant terme. Nous avons une
fille chétive, qui n'a que le souffle. Immédiatement
elle est mise en pension chez une sage-femme d'une honnêteté
reconnue, demeurant dans le voisinage. Deux jours après on
nous apprend que la petite s'en est allée comme elle est
venue, sans douleurs, faute de forces, de résistance, non sans
avoir été ondoyée préalablement par la
sage-femme.
La mère accueille cette
nouvelle avec quelques remords mêlés d'une satisfaction
franche. Elle est délivrée des soucis incalculables que
lui devaient causer les préjugés qui lui interdisaient
de garder près d'elle un enfant trop tôt venu.
Maintenant, d'un commun accord,
le nouveau mot d'ordre est: plus d'enfants! La vie à deux, en
camarades, homme et femme, sans privations amoureuses pourtant, mais
chacun pour soi, en route pour parvenir à son but different.
Comme elle n'a plus confiance en mon innocuité, nous recourons
aux fraudes les plus simples et les plus innocentes.
Ce point acquis, et tout danger imminent une fois écarté, nous commençons à respirer, à réfléchir. Ma famille m'ayant banni, je n'ai point traîné avec moi de parents importuns et ma femme ne possédant qu'une tante dans la ville, nous échappons à ces encombrements de famille qui sont si pénibles et si gênants pour un nouveau ménage.
Au bout de six semaines, je découvre qu'il s'est glissé deux intrus dans l'intimité de l'épouse.
C'est d'abord un chien, de la
race des king-Charles, monstre aux yeux pleurards, qui m'accueille
avec des aboiements affreux quand je rentre au logis, tout comme si
je n'étais pas de la maison. Je déteste les chiens, ces
protecteurs des lâches qui n'ont pas le courage de mordre
l'assaillant eux-mêmes; puis cet animal m'est particulièrement
antipathique en ce qu'il est pour moi une succession du précédent
ménage, un ressouvenir perpétuel du mari congédié.
La première fois que je
lui impose silence, ma femme m'adresse de timides reproches, excusant
la bête qui lui est restée comme un legs de sa fille
morte: elle ne m'aurait jamais cru si cruel, et ainsi de suite…
Un jour, je m'aperçois
que le monstre s'est oublié sur le grand tapis du salon. Je
lui administre une maîtresse correction, laquelle me vaut la
qualification de bourreau, car je frappe des animaux privés de
la raison.
– Mais que veux-tu que j'y fasse, mon enfant: puisque les brutes n'entendent point notre langage.
Elle pleure et confesse qu'elle
a peur d'un méchant homme de mon espèce…
Le monstre n'en continue pas
moins à salir le tapis précieux.
Je me charge dès lors de
son éducation, en persuadant à ma femme que les chiens
deviennent très dociles et qu'avec un peu de persévérance
on obtient des miracles du dressage.
Elle se met en colère
et, pour la première fois, me fait observer que le tapis lui
appartient.
– Enlève-le donc;
je ne me suis pas engagé à vivre dans les cabinets
d'aisance de la maison.
Le tapis reste et l'animal est
mieux surveillé dorénavant; mes corrections ont un peu
porté.
Pourtant de nouveaux accidents
se produisent.
Afin de restreindre les
dépenses et pour éviter l'embarras d'allumer du feu
spécialement à la cuisine, le soir, je me contente de
plats froids. Mais en passant un beau jour par hasard dans notre
cuisine, que vois-je? La bonne en train de faire cuire des côtelettes
de veau à plein feu sur le fourneau.
– Pour qui ces
côtelettes?
– Pour le chien,
monsieur.
Ma femme arrive.
– Chérie…
– Ah!… C'est moi qui
paye, pardon!
– Très bien…
j'entends. Mais je mange froid, moi, et je suis plus mal nourri que
ton chien… Et je paye aussi, moi.
Bonne pièce! Elle paye!
Désormais le king-Charles est considéré comme une idole, comme un martyr, et Maria s'enferme avec une amie, une toute nouvelle amie, pour adorer son animal qu'elles ont orné d'un ruban bleu passé autour du cou. Et mes bonnes camarades de gémir ensemble sur la méchanceté humaine incarnée en mon odieux personnage.
Alors une haine mortelle gronde en moi contre ce trouble-ménage qui traîne partout dans mes jambes. Ma femme lui a fait, avec des coussins de plumes et un monceau de châles, une couchette qui encombre toujours le passage lorsque je veux aller lui dire ou bonjour ou bonsoir. Et les samedis, quand, après une semaine de labeur, je compte passer la soirée en tête à tête avec ma femme, devisant du passé ou de l'avenir, ma compagne demeure trois heures à la cuisine avec son amie, abrutissant la bonne, faisant du feu, bouleversant la maisonnée, pourquoi? Parce que c'est le jour du lavage du monstre.
– N'est-elle
pas vraiment sans cœur de me traiter ainsi?
– Elle,
sans cœur, la bonne âme qui sacrifie aux soins d'une
pauvre bête abandonnée jusqu'à son bonheur
conjugal! se récrie l'amie.
Vint un dîner où
l'infamie dépassa toute mesure.
Il y avait quelque temps déjà
que la nourriture apportée du restaurant me paraissait
extrêmement mauvaise, mais la chérie, avec sa bonhomie
irrésistible, me persuadait aisément que c'était
moi qui étais devenu difficile. Et je la croyais puisqu'elle
me répétait à satiété qu'elle
était une nature sincère et franche.
Enfin, ce fatal dîner
allait être servi. Sur le plat qu'on m'apportait avait qu'os et
tendons.
– Voyons, mon enfant,
dis-je à la bonne, qu'est-ce que vous me servez là?
– Oui, monsieur, je vois
bien. Ça n'était pas si mauvais quand on l'a apporté.
Mais, c'est madame qui m'a commandé de retirer les meilleurs
morceaux pour le chien…
Prends garde à la femme
prise en flagrant délit! Sa colère quadruplée te
retombera sur la tête!
Elle restait comme foudroyée,
dévoilée comme une menteuse et même une
escroqueuse, car elle avait toujours prétendu nourrir sa bête
de ses deniers. Muette, livide, elle ne m'inspirait que pitié.
J'avais honte pour elle; mais, ne voulant jamais la voir avilie, la
voir au-dessous de moi, je m'avisai, vainqueur généreux,
de la consoler de cette mésaventure. En lui donnant une tape
amicale sur la joue, je lui dis de ne pas se fâcher pour si peu
de chose.
La générosité
n'était pas son faible. Elle éclata. Ah! l'on voyait
bien que je n'étais qu'un roturier sans éducation, moi,
qui la montrais prise en faute devant une servante, une imbécile
qui avait mal saisi ses ordres. Enfin, il y avait un coupable, et
c'était moi… Une crise de nerfs se déclare, elle
se livre à des violences, se lève brusquement de table,
se jette sur le canapé, en poussant des cris d'aliénée,
sanglotant et vociférant qu'elle va mourir.
Incrédule, je demeure
froid devant cette comédie.
– Tout ce tralala pour un
chien!
Elle hurle d'une façon
alarmante; une horrible toux secoue son corps, plus délicat
encore depuis ses dernières couches. Bref, je finis par
devenir sa dupe et j'envoie chercher le docteur.
Il accourt, l'ausculte, lui
tâte le pouls et s'en retourne avec humeur. Sur le seuil de la
porte, je l'arrête:
– Eh bien?
– Hum! Ce n'est rien,
dit-il en remettant son pardessus.
– Rien… Mais…
– Rien du tout…
Voyons, vous savez bien ce que sont les femmes… Au revoir.
Ah! oui, si j'avais su alors ce
que je sais maintenant, le secret que j'ai découvert, pour
guérir les grandes et les petites manifestations d'hystérie.
Mais je ne savais rien alors que lui baiser les yeux en demandant
pardon. Ce que je fis. Pourquoi? Elle me serra contre sa poitrine, en
m'appelant son enfant sage, qui la devait ménager, car elle
était bien fragile, bien faible, et mourrait quelque jour si
son petit garçon n'était pas dorénavant bien
raisonnable ou renouvelait des scènes aussi violentes que
celle-ci.
Pour la rendre heureuse tout à
fait, je prends le monstre et lui gratte le dos, ce qui me vaut un
demi-heure de regards pleins d'une joie céleste.
Dès lors, le chien fait
ses ordures partout et couramment, sans gêne, par une espèce
de sentiment de vengeance. Je refoule mes colères!
J'attends le hasard fortuné
qui me délivrera du supplice de vivre ainsi dans une bauge…
Le moment est arrivé. Je
rentre pour dîner un jour néfaste et je trouve ma femme
en larmes, profondément attristée. Le dîner n'est
point servi. La bonne court après le chien qui s'est échappé.
Je dissimule à
grand-peine ma joie et je plains sincèrement ma femme qui est
désolée. Mais elle ne comprend pas ce simple fait que
je puisse prendre part à son chagrin, malgré ma
satisfaction intérieure de voir mon ennemi écarté.
Elle me devine et s'écrie:
– Cela te met en joie,
n'est-ce pas? Tu jouis du malheur de ton prochain, tu vois bien que
tu es méchant, foncièrement méchant, que tu ne
m'aimes plus.
– Mais non, ma chérie,
je t'aime toujours, tu peux m'en croire, seulement, je déteste
ton chien.
– Si tu m'aimes, tu dois
aimer aussi mon chien.
– Si je ne t'avais pas
aimée, je t'aurais battue!
Ah! l'effet terrible de cette
expression! Battre une femme.
Pensez donc, battre une femme!…
Elle s'emporte et ne va-t-elle pas inventer que c'est moi qui ai
lâché son chien, qui l'ai empoisonné, peut-être!
Après des courses en
voiture chez tous les commissaires de police et jusque chez le
bourreau, le trouble-ménage est retrouvé. Il y a grande
fête au logis pour ma femme et son amie qui me regardent tout
au moins comme un empoisonneur possible désormais.
Enfin, à dater de ce
jour, le monstre est emprisonné dans la chambre à
coucher de ma femme et le nid d'amour décoré par moi
avec un goût d'artiste est transformé en chenil.
L'appartement, trop petit déjà,
devient de ce fait inhabitable et l'ensemble en est gâté.
Comme j'en fais l'observation, ma femme me répond que sa
chambre est à elle.
J'entreprends alors une
croisade sans merci.
Je tiens la dragée haute
à Madame, jusqu'à ce que des frissons lui viennent de
la chaleur du sang et qu'elle me fasse la première des
invites:
– Tu ne me dis plus
jamais bonjour le matin.
– Tiens, puisque je ne
peux plus pénétrer chez toi.
Elle boude. Je boude. Je
souffre une quinzaine durant des amertumes d'un célibat
véritable et je l'oblige à venir jusque dans ma chambre
quémander des faveurs qu'elle désire, ce qui m'attire
sa haine jusqu'à nouvel ordre.
Enfin elle se rend et se décide
à faire tuer son chien. Mais au lieu de le faire sur-le-champ,
elle mande son amie, joue la comédie des suprêmes
adieux, les derniers jours d'un condamné à la veille
d'une exécution, et va jusqu'à me prier à genoux
d'embrasser la sale bête en signe de réconciliation, car
sait-on si les king-Charles n'ont pas une âme et si nous ne les
reverrons pas dans l'autre monde.
Résultat: je rends au condamné la vie avec la liberté, ce qui m'attire d'invraisemblables témoignages de reconnaissance.
Il y a des moments où je
me crois enfermé dans un asile d'aliénés. Mais,
hélas! quand on aime on n'y regarde pas de si près.
Et dire que cette scène
des derniers moments d'un condamné se renouvellera tous les
six mois, réitérée durant six ans.
Jeune homme qui as lu cette histoire véridique d'un homme, d'une femme et d'un king-Charles, toi qui as souffert en lisant ces aveux, agrée-moi en ta pitié la plus profonde, car cela a duré trois fois trois cent soixante-cinq jours de vingt-quatre heures chacun; admire-moi, car je suis demeuré vivant! Enfin, s'il est admis que je sois fou, – ce que prétend ma femme, – dis à qui la faute, sinon à moi qui n'ai point eu le courage d'empoisonner une bonne fois ce sale cabot!... »





