Pages choisies du plaidoyer d’un fou

Le Plaidoyer d'un fou par Auguste Strindberg



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« … L'indicible joie, être marié! A l'abri des yeux inquisiteurs et sots du monde, vivre toujours en tête à tête avec la bien-aimée! Oh! le foyer maternel retrouvé, la sécurité, le port après l'orage, le nid où les petits sont attendus!

Entouré de tous ces objets qui lui appartiennent, souvenirs de la maison paternelle, je me sens greffé sur son tronc et les portraits à l'huile de ses ancêtres me donnent l'impression que sa famille m'a adopté, puisque aussi bien ses aïeux seront les aïeux de mes enfants. Je tiens tout de sa main; elle me pare des bijoux de son père; elle me fait servir dans les porcelaines de sa mère; elle me fait cadeau de menus bibelots auxquels sont attachée des souvenances du vieux temps, rappelant parfois des guerriers célèbres, chantés par les grands poètes du terroir, ce qui en impose fortement à l'esprit du roturier que je suis. Elle est la bienfaitrice, la distributrice de tous ces dons généreux, et j'en suit ébloui jusqu'à oublier que je l'ai réhabilité, que je l'ai tirée du bas-fond, que je l'ai faite la femme de quelqu'un, d'un homme d'avenir, elle la comédienne sans réputation, l'épouse condamnée, que je l'ai peut-être sauvée de la suprême chute.

Ah! le bon ménage que nous faisons! Le rêve du mariage libre réalisé. Point de lit conjugal, pas de chambre commune, de toilette en commun, si bien que toutes les turpitudes de la sainte union légitime sont abolies. La bonne institution que le mariage ainsi compris, revu et corrigé par nous. Par la séparation du lit on garde les belles occasions le se souhaiter bonne nuit à l'infini, et la joie toujours perpétuée du bonjour au matin, en s'informant du sommeil et de la santé. Et l'on conserve aussi par là le plaisir des discrètes et délicates visites dans la chambre à coucher, précédées toujours de ces préambules courtois, en remplacement des viols plus ou moins consentis du lit conjugal.

Et que de travail effectué à la maison aux côtés de la femme penchée sur la layette de l'enfant proche, au lieu du temps jadis perdu en rendez-vous et de l'oisiveté.

Après un mois d'absolue intimité, les couches surviennent avant terme. Nous avons une fille chétive, qui n'a que le souffle. Immédiatement elle est mise en pension chez une sage-femme d'une honnêteté reconnue, demeurant dans le voisinage. Deux jours après on nous apprend que la petite s'en est allée comme elle est venue, sans douleurs, faute de forces, de résistance, non sans avoir été ondoyée préalablement par la sage-femme.
La mère accueille cette nouvelle avec quelques remords mêlés d'une satisfaction franche. Elle est délivrée des soucis incalculables que lui devaient causer les préjugés qui lui interdisaient de garder près d'elle un enfant trop tôt venu.
Maintenant, d'un commun accord, le nouveau mot d'ordre est: plus d'enfants! La vie à deux, en camarades, homme et femme, sans privations amoureuses pourtant, mais chacun pour soi, en route pour parvenir à son but different. Comme elle n'a plus confiance en mon innocuité, nous recourons aux fraudes les plus simples et les plus innocentes.

Ce point acquis, et tout danger imminent une fois écarté, nous commençons à respirer, à réfléchir. Ma famille m'ayant banni, je n'ai point traîné avec moi de parents importuns et ma femme ne possédant qu'une tante dans la ville, nous échappons à ces encombrements de famille qui sont si pénibles et si gênants pour un nouveau ménage.

Au bout de six semaines, je découvre qu'il s'est glissé deux intrus dans l'intimité de l'épouse.

C'est d'abord un chien, de la race des king-Charles, monstre aux yeux pleurards, qui m'accueille avec des aboiements affreux quand je rentre au logis, tout comme si je n'étais pas de la maison. Je déteste les chiens, ces protecteurs des lâches qui n'ont pas le courage de mordre l'assaillant eux-mêmes; puis cet animal m'est particulièrement antipathique en ce qu'il est pour moi une succession du précédent ménage, un ressouvenir perpétuel du mari congédié.
La première fois que je lui impose silence, ma femme m'adresse de timides reproches, excusant la bête qui lui est restée comme un legs de sa fille morte: elle ne m'aurait jamais cru si cruel, et ainsi de suite…
Un jour, je m'aperçois que le monstre s'est oublié sur le grand tapis du salon. Je lui administre une maîtresse correction, laquelle me vaut la qualification de bourreau, car je frappe des animaux privés de la raison.

– Mais que veux-tu que j'y fasse, mon enfant: puisque les brutes n'entendent point notre langage.

Elle pleure et confesse qu'elle a peur d'un méchant homme de mon espèce…
Le monstre n'en continue pas moins à salir le tapis précieux.
Je me charge dès lors de son éducation, en persuadant à ma femme que les chiens deviennent très dociles et qu'avec un peu de persévérance on obtient des miracles du dressage.

Elle se met en colère et, pour la première fois, me fait observer que le tapis lui appartient.
– Enlève-le donc; je ne me suis pas engagé à vivre dans les cabinets d'aisance de la maison.
Le tapis reste et l'animal est mieux surveillé dorénavant; mes corrections ont un peu porté.
Pourtant de nouveaux accidents se produisent.
Afin de restreindre les dépenses et pour éviter l'embarras d'allumer du feu spécialement à la cuisine, le soir, je me contente de plats froids. Mais en passant un beau jour par hasard dans notre cuisine, que vois-je? La bonne en train de faire cuire des côtelettes de veau à plein feu sur le fourneau.
– Pour qui ces côtelettes?
– Pour le chien, monsieur.
Ma femme arrive.
– Chérie…
– Ah!… C'est moi qui paye, pardon!
– Très bien… j'entends. Mais je mange froid, moi, et je suis plus mal nourri que ton chien… Et je paye aussi, moi.

Bonne pièce! Elle paye!

Désormais le king-Charles est considéré comme une idole, comme un martyr, et Maria s'enferme avec une amie, une toute nouvelle amie, pour adorer son animal qu'elles ont orné d'un ruban bleu passé autour du cou. Et mes bonnes camarades de gémir ensemble sur la méchanceté humaine incarnée en mon odieux personnage.

Alors une haine mortelle gronde en moi contre ce trouble-ménage qui traîne partout dans mes jambes. Ma femme lui a fait, avec des coussins de plumes et un monceau de châles, une couchette qui encombre toujours le passage lorsque je veux aller lui dire ou bonjour ou bonsoir. Et les samedis, quand, après une semaine de labeur, je compte passer la soirée en tête à tête avec ma femme, devisant du passé ou de l'avenir, ma compagne demeure trois heures à la cuisine avec son amie, abrutissant la bonne, faisant du feu, bouleversant la maisonnée, pourquoi? Parce que c'est le jour du lavage du monstre.

– N'est-elle pas vraiment sans cœur de me traiter ainsi?
– Elle, sans cœur, la bonne âme qui sacrifie aux soins d'une pauvre bête abandonnée jusqu'à son bonheur conjugal! se récrie l'amie.
Vint un dîner où l'infamie dépassa toute mesure.
Il y avait quelque temps déjà que la nourriture apportée du restaurant me paraissait extrêmement mauvaise, mais la chérie, avec sa bonhomie irrésistible, me persuadait aisément que c'était moi qui étais devenu difficile. Et je la croyais puisqu'elle me répétait à satiété qu'elle était une nature sincère et franche.
Enfin, ce fatal dîner allait être servi. Sur le plat qu'on m'apportait avait qu'os et tendons.
– Voyons, mon enfant, dis-je à la bonne, qu'est-ce que vous me servez là?
– Oui, monsieur, je vois bien. Ça n'était pas si mauvais quand on l'a apporté. Mais, c'est madame qui m'a commandé de retirer les meilleurs morceaux pour le chien…
Prends garde à la femme prise en flagrant délit! Sa colère quadruplée te retombera sur la tête!
Elle restait comme foudroyée, dévoilée comme une menteuse et même une escroqueuse, car elle avait toujours prétendu nourrir sa bête de ses deniers. Muette, livide, elle ne m'inspirait que pitié. J'avais honte pour elle; mais, ne voulant jamais la voir avilie, la voir au-dessous de moi, je m'avisai, vainqueur généreux, de la consoler de cette mésaventure. En lui donnant une tape amicale sur la joue, je lui dis de ne pas se fâcher pour si peu de chose.
La générosité n'était pas son faible. Elle éclata. Ah! l'on voyait bien que je n'étais qu'un roturier sans éducation, moi, qui la montrais prise en faute devant une servante, une imbécile qui avait mal saisi ses ordres. Enfin, il y avait un coupable, et c'était moi… Une crise de nerfs se déclare, elle se livre à des violences, se lève brusquement de table, se jette sur le canapé, en poussant des cris d'aliénée, sanglotant et vociférant qu'elle va mourir.
Incrédule, je demeure froid devant cette comédie.
– Tout ce tralala pour un chien!
Elle hurle d'une façon alarmante; une horrible toux secoue son corps, plus délicat encore depuis ses dernières couches. Bref, je finis par devenir sa dupe et j'envoie chercher le docteur.
Il accourt, l'ausculte, lui tâte le pouls et s'en retourne avec humeur. Sur le seuil de la porte, je l'arrête:
– Eh bien?
– Hum! Ce n'est rien, dit-il en remettant son pardessus.
– Rien… Mais…
– Rien du tout… Voyons, vous savez bien ce que sont les femmes… Au revoir.

Ah! oui, si j'avais su alors ce que je sais maintenant, le secret que j'ai découvert, pour guérir les grandes et les petites manifestations d'hystérie. Mais je ne savais rien alors que lui baiser les yeux en demandant pardon. Ce que je fis. Pourquoi? Elle me serra contre sa poitrine, en m'appelant son enfant sage, qui la devait ménager, car elle était bien fragile, bien faible, et mourrait quelque jour si son petit garçon n'était pas dorénavant bien raisonnable ou renouvelait des scènes aussi violentes que celle-ci.
Pour la rendre heureuse tout à fait, je prends le monstre et lui gratte le dos, ce qui me vaut un demi-heure de regards pleins d'une joie céleste.
Dès lors, le chien fait ses ordures partout et couramment, sans gêne, par une espèce de sentiment de vengeance. Je refoule mes colères!
J'attends le hasard fortuné qui me délivrera du supplice de vivre ainsi dans une bauge…
Le moment est arrivé. Je rentre pour dîner un jour néfaste et je trouve ma femme en larmes, profondément attristée. Le dîner n'est point servi. La bonne court après le chien qui s'est échappé.
Je dissimule à grand-peine ma joie et je plains sincèrement ma femme qui est désolée. Mais elle ne comprend pas ce simple fait que je puisse prendre part à son chagrin, malgré ma satisfaction intérieure de voir mon ennemi écarté. Elle me devine et s'écrie:
– Cela te met en joie, n'est-ce pas? Tu jouis du malheur de ton prochain, tu vois bien que tu es méchant, foncièrement méchant, que tu ne m'aimes plus.
– Mais non, ma chérie, je t'aime toujours, tu peux m'en croire, seulement, je déteste ton chien.
– Si tu m'aimes, tu dois aimer aussi mon chien.
– Si je ne t'avais pas aimée, je t'aurais battue!
Ah! l'effet terrible de cette expression! Battre une femme.
Pensez donc, battre une femme!… Elle s'emporte et ne va-t-elle pas inventer que c'est moi qui ai lâché son chien, qui l'ai empoisonné, peut-être!
Après des courses en voiture chez tous les commissaires de police et jusque chez le bourreau, le trouble-ménage est retrouvé. Il y a grande fête au logis pour ma femme et son amie qui me regardent tout au moins comme un empoisonneur possible désormais.

Enfin, à dater de ce jour, le monstre est emprisonné dans la chambre à coucher de ma femme et le nid d'amour décoré par moi avec un goût d'artiste est transformé en chenil.
L'appartement, trop petit déjà, devient de ce fait inhabitable et l'ensemble en est gâté. Comme j'en fais l'observation, ma femme me répond que sa chambre est à elle.
J'entreprends alors une croisade sans merci.
Je tiens la dragée haute à Madame, jusqu'à ce que des frissons lui viennent de la chaleur du sang et qu'elle me fasse la première des invites:
– Tu ne me dis plus jamais bonjour le matin.
– Tiens, puisque je ne peux plus pénétrer chez toi.
Elle boude. Je boude. Je souffre une quinzaine durant des amertumes d'un célibat véritable et je l'oblige à venir jusque dans ma chambre quémander des faveurs qu'elle désire, ce qui m'attire sa haine jusqu'à nouvel ordre.
Enfin elle se rend et se décide à faire tuer son chien. Mais au lieu de le faire sur-le-champ, elle mande son amie, joue la comédie des suprêmes adieux, les derniers jours d'un condamné à la veille d'une exécution, et va jusqu'à me prier à genoux d'embrasser la sale bête en signe de réconciliation, car sait-on si les king-Charles n'ont pas une âme et si nous ne les reverrons pas dans l'autre monde.

Résultat: je rends au condamné la vie avec la liberté, ce qui m'attire d'invraisemblables témoignages de reconnaissance.

Il y a des moments où je me crois enfermé dans un asile d'aliénés. Mais, hélas! quand on aime on n'y regarde pas de si près.
Et dire que cette scène des derniers moments d'un condamné se renouvellera tous les six mois, réitérée durant six ans.

Jeune homme qui as lu cette histoire véridique d'un homme, d'une femme et d'un king-Charles, toi qui as souffert en lisant ces aveux, agrée-moi en ta pitié la plus profonde, car cela a duré trois fois trois cent soixante-cinq jours de vingt-quatre heures chacun; admire-moi, car je suis demeuré vivant! Enfin, s'il est admis que je sois fou, – ce que prétend ma femme, – dis à qui la faute, sinon à moi qui n'ai point eu le courage d'empoisonner une bonne fois ce sale cabot!...  »






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